BITCOIN JUSQU’EN 2140 : L’INCONNU PROGRAMMÉ

BITCOIN JUSQU’EN 2140 : L’INCONNU PROGRAMMÉ

Bitcoin, c’est un objet étrange. On le regarde comme on regarde une météorite coincée dans la vitrine d’un musée, avec cette sensation de tenir un morceau du futur dans la main, tout en sachant qu’on ne comprend pas encore complètement ce qu’on tient. Sa nature le condamne à la volatilité, et sa volatilité le condamne à être mal compris. C’est un actif, une monnaie, un réseau, une arme politique, une religion pour certains, une imposture pour d’autres. Et comme il n’entre dans aucune case confortable, il attire deux types de prophètes : ceux qui annoncent qu’il finira à zéro, et ceux qui jurent qu’il finira au sommet du monde. D’un côté, Eugène Fama, prix Nobel d’économie, prédit un effondrement à zéro bien avant 2140. Pas parce qu’il est un méchant de cartoon qui déteste l’innovation, mais parce qu’il applique une logique froide : un actif qui n’a pas d’utilité monétaire réelle, qui n’a pas de valeur intrinsèque reconnaissable par les modèles classiques, finit par se dissoudre. Un truc qui ne sert à rien et qui ne produit rien finit par revenir à sa valeur fondamentale.

Et dans sa grille de lecture, cette valeur est proche de zéro. Fama ne fait pas de poésie. Il fait du scalpel. De l’autre côté, Michael Saylor te parle comme un conquérant. Il te parle de dizaines de millions par unité dans quelques décennies. Il te parle d’un monde où vendre son Bitcoin sera une stupidité historique, où on empruntera contre lui comme on emprunte contre un immeuble, où la finance entière se réorganisera autour d’un collatéral dur, neutre, impossible à manipuler. Son récit est une fusée. Tu peux trouver ça grandiose ou ridicule, mais ça a une cohérence interne, et surtout ça s’appuie sur un point réel : Bitcoin n’est pas un “investissement” au sens classique, c’est une tentative de réécrire le système de référence. Entre les deux, tu as Larry Fink, PDG de BlackRock, qui ne parle pas comme un maximaliste, mais comme un homme qui sent les flux.

Il évoque un Bitcoin à 700 000 dollars si les fonds souverains y allouent seulement 5 % de leurs portefeuilles. Cette phrase-là a une particularité : elle ne dit pas “Bitcoin va monter parce que c’est magique”, elle dit “Bitcoin va monter parce que la taille des poches qui peuvent acheter est monstrueuse”. Ce n’est pas une prophétie, c’est une mécanique. Et puis tu as des analystes qui se permettent l’ivresse complète. 100 millions, 500 millions en 2140. Des chiffres qui, dit comme ça, sonnent comme le discours d’un vendeur de rêve un peu trop hydraté à la dopamine. Mais là encore, leur logique tient en une phrase : l’offre est fixe, la demande n’a pas de limite théorique, et si la monnaie fiduciaire continue de se dégrader, le thermomètre (le prix en dollars) finit par exploser. Qui croire ? La réponse honnête, c’est : personne.

Quiconque te vend une certitude sur 2140 te vend surtout son ego. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut rien comprendre. Les deux camps ont des arguments solides, et c’est précisément ça qui rend l’exercice intéressant. Le but n’est pas de choisir une religion, le but est de comprendre les forces qui peuvent pousser Bitcoin vers l’un ou l’autre des extrêmes. Alors on va faire un voyage dans le temps. Pas un voyage pour fantasmer sur un chiffre, mais pour comprendre ce qui pourrait façonner Bitcoin dans des mondes où nous ne serons plus là. On va dérouler trois grands horizons, 2050, 2080, 2110, puis le seuil mythique de 2140, avec cette idée simple : plus on avance, plus on quitte le domaine de l’analyse pour entrer dans le domaine de la spéculation pure. Et pourtant, même en spéculant, on peut distinguer ce qui est plausible de ce qui est juste du théâtre. En 2050, tes enfants ont peut-être trente ans. Bitcoin en a quarante.

Et déjà plus de 99 % des bitcoins ont été minés. Il restera environ 200 000 BTC à créer sur les 21 millions. C’est peu. C’est presque rien. Les récompenses de minage sont tombées autour de 0,1 bitcoin par bloc, une poussière comparée aux 3,125 bitcoins d’aujourd’hui. Ce détail n’en est pas un. Parce que l’économie du réseau change de nature à mesure que la subvention de bloc s’éteint. Et là, les théories se séparent violemment. Le camp optimiste avance un argument brut, presque insultant de simplicité : l’offre est plafonnée, et l’humanité aime accumuler ce qui est rare. Dans un monde où les monnaies fiat continuent d’être diluées, où la dette croît plus vite que la production réelle, où l’épargne classique se fait broyer par l’inflation ou la répression financière, un actif rare, portable, divisible, difficile à saisir, devient un refuge. Pas un refuge parfait, pas un refuge “stable”, mais un refuge structurel, parce qu’il offre quelque chose que les États n’offrent pas : une règle qu’ils ne peuvent pas changer.

Dans ce scénario, le prix est une conséquence. Larry Fink te dit que si les fonds souverains allouent 2 à 5 % de leurs portefeuilles, Bitcoin peut atteindre 500 000 à 700 000 dollars. Ce n’est pas un délire mystique. C’est un calcul de poche. Les fonds souverains, ce sont des montagnes. Et même une petite allocation peut déplacer un marché qui reste relativement étroit face à la masse des actifs mondiaux. Poussons le raisonnement plus loin, sans se raconter d’histoires. Les actifs mondiaux représentent des centaines de milliers de milliards. Si Bitcoin capte une part significative de cette valeur, même 5 %, même 10 %, tu arrives à des capitalisations de dizaines de milliers de milliards. Divise ça par 21 millions d’unités, et tu obtiens des prix à plusieurs millions par bitcoin. Ce n’est pas “probable” au sens où tu peux le signer, mais ce n’est pas impossible au sens mathématique.

La seule question est : est-ce que Bitcoin mérite, obtient, et garde ce statut à long terme. C’est ici que Saylor ajoute son carburant personnel : l’idée du crédit adossé au bitcoin. Plutôt que de vendre, tu empruntes. Tu utilises bitcoin comme collatéral, tu obtiens des liquidités, tu évites d’être taxé sur une plus-value, et tu conserves l’exposition à l’actif. Cette logique existe déjà dans la finance traditionnelle avec l’immobilier et les portefeuilles d’actions. La différence, c’est que bitcoin est plus volatile, plus jeune, et politiquement plus subversif. Mais si le monde l’accepte comme collatéral, il peut devenir l’ossature d’un système de crédit entier. Sauf que là, tu touches le point fragile de ce scénario : il dépend de la stabilité institutionnelle autour d’un actif qui a été créé précisément pour ne pas dépendre des institutions.

C’est le paradoxe délicieux de bitcoin. Les maximalistes veulent un monde où les banques et les États ne peuvent plus tricher. Mais les grands prix, eux, nécessitent souvent que les institutions entrent dans la danse. Et quand elles entrent, elles apportent avec elles leurs contraintes, leurs régulations, leurs tentatives de capture. En face, le camp sceptique ne dit pas “bitcoin va à zéro parce que je n’aime pas bitcoin”. Il dit : un actif sans utilité monétaire quotidienne finit par être un jeton spéculatif. Fama insiste sur cette idée. Si bitcoin ne devient jamais une monnaie d’échange réelle, et reste un objet de thésaurisation, il est vulnérable à la fatigue du récit. Robert Shiller, autre Nobel, a une manière plus psychologique de dire la même chose : une bulle peut durer longtemps, parfois très longtemps, mais elle reste une bulle.

Et une bulle finit par éclater. Shiller est embarrassant parce qu’il a raison sur un point essentiel : le timing d’un éclatement est impossible à prédire. Ce qui veut dire que tu peux vivre dans une bulle pendant trente ans, et mourir dedans sans jamais voir l’aiguille retomber. Les sceptiques ajoutent un second angle : la concurrence. Les banques centrales développent des monnaies numériques, les fameuses CBDC. Elles offriront la rapidité, l’ergonomie, l’intégration, la stabilité apparente, et la garantie de l’État. La doctrine officielle sera simple : pourquoi utiliser un actif volatile quand tu peux avoir une monnaie numérique stable, légale, assurée, et acceptée partout. Sauf qu’il y a un détail qu’on oublie souvent : les CBDC ne sont pas une alternative à bitcoin, elles sont une réponse à bitcoin, et souvent une réponse qui renforce exactement ce que bitcoin tente de fuir : le contrôle, la surveillance, la possibilité de censurer, de limiter, de conditionner.

Les CBDC peuvent gagner la guerre de la commodité, mais elles perdent naturellement la guerre de la liberté. La question est : la majorité des humains choisit-elle la commodité ou la liberté quand elle a un loyer à payer et une vie à courir. Et puis il y a l’argument énergétique, qui revient comme un boomerang. En 2050, on parle peut-être de fusion nucléaire commerciale, d’énergie abondante, moins chère, quasi illimitée. Certains y voient un paradis pour le minage. Sauf que si l’énergie devient abondante, la compétition entre mineurs explose, la difficulté s’ajuste, les marges se compressent. Le minage pourrait devenir une activité à rendement presque nul, réservée aux acteurs géants capables de survivre sur des marges microscopiques. Là encore, c’est paradoxal : plus l’énergie est abondante, plus le hashrate peut devenir gigantesque, plus le réseau est sécurisé, mais plus la rentabilité individuelle devient difficile. Alors, en 2050, qui aura raison ?

Probablement personne à 100 %. Et c’est ça la réponse la plus adulte : un scénario intermédiaire est le plus plausible. Un bitcoin entre 500 000 et 2 millions de dollars, par exemple, n’a rien d’absurde si bitcoin s’impose comme réserve stratégique, s’il est utilisé au quotidien via des couches comme Lightning, et s’il devient une composante normale des bilans d’entreprises et de certains États. Mais ce ne sera pas un long fleuve tranquille. Il restera combattu, régulé, attaqué, caricaturé, parfois récupéré. Et surtout, une question devient inévitable : que se passe-t-il quand la récompense de minage devient insignifiante alors que la nouvelle offre est presque inexistante. C’est là qu’on glisse vers 2080. En 2080, tes petits-enfants sont peut-être déjà grands-parents. Bitcoin a plus de soixante-dix ans. Il a survécu à des décennies de critiques, de régulations, de crises, de cycles.

Et quelque chose de fondamental a changé : les mineurs ne vivent plus des nouveaux bitcoins créés. Ils vivent des frais de transaction. C’est un changement de paradigme total. Le réseau, au lieu d’être majoritairement financé par une émission monétaire, est financé par l’usage. Dans le monde optimiste, cette transition signifie que bitcoin a gagné. Parce que si les frais de transaction suffisent à sécuriser le réseau, c’est que le réseau est utilisé, que sa valeur économique est réelle, que des acteurs sont prêts à payer pour inscrire des transactions dans le registre le plus robuste du monde. Dans ce monde, bitcoin n’est plus seulement une réserve de valeur, il devient une couche de règlement globale. L’or digital, mais mieux que l’or, parce qu’il est transmissible, divisible, inviolable si bien stocké, et pratiquement impossible à saisir à grande échelle sans entrer dans une guerre ouverte contre la cryptographie et les mathématiques.

Mais les sceptiques soulèvent un problème qui n’est pas un détail technique. C’est une question existentielle : le dilemme des frais. Si les mineurs dépendent uniquement des frais, ces frais doivent être assez élevés pour maintenir un hashrate suffisant, donc une sécurité suffisante. Mais si les frais deviennent trop élevés, les utilisateurs fuient vers des solutions alternatives, des chaînes secondaires, ou d’autres systèmes. Tu peux me dire “Lightning résout ça”, et Lightning résout une partie du problème, en déplaçant une grande partie des transactions hors chaîne. Mais Lightning n’est pas une baguette magique : il a des contraintes, des risques, des exigences d’ergonomie et d’adoption. Et surtout, il introduit un deuxième dilemme : si tout passe hors chaîne, les frais sur la chaîne principale doivent être payés par qui. Par des acteurs plus gros, des règlements de plus grande valeur, des institutions, des États, des entreprises. En clair, la chaîne principale devient une autoroute de gros camions, pas une rue de quartier.

À ce moment-là, la question devient politique : est-ce qu’on accepte que la couche 1 soit coûteuse, donc élitiste, et que la masse utilise des couches 2 et 3. Ou est-ce qu’on veut que la couche 1 reste accessible, au risque de réduire les revenus des mineurs et donc potentiellement la sécurité. Ce débat existe déjà aujourd’hui. En 2080, il est au centre. Les optimistes ajoutent des modèles, comme le Power Law, qui suggère une croissance de long terme presque “prévisible”. Ils s’en servent comme d’une carte. Les sceptiques rappellent que les modèles financiers adorent échouer précisément quand on commence à y croire religieusement. Stock-to-Flow, par exemple, a été une idole en 2020-2021 et a ensuite pris un mur. Ce n’est pas que les modèles sont inutiles. C’est qu’ils deviennent dangereux dès qu’ils se transforment en promesse.

L’autre facteur majeur en 2080, c’est le contexte monétaire global. Si la dette des grandes puissances continue de croître plus vite que leurs économies, si le dollar perd progressivement son statut de monnaie de réserve mondiale, les nations chercheront une alternative neutre. Certains imaginent un retour à une monnaie adossée à l’or, d’autres imaginent un panier de monnaies, d’autres une unité de compte internationale. Et dans cette liste, bitcoin peut apparaître comme une option, précisément parce qu’il n’appartient à personne. C’est l’argument du “Bitcoin Standard”. Et c’est un argument séduisant parce qu’il est simple : la neutralité a une valeur. Mais là encore, les sceptiques ont une lame : si bitcoin devient si important, alors la tentation de le capturer, de le contrôler, de le manipuler, augmente.

Et dans un monde où les États considèrent le minage comme une infrastructure critique, la compétition pour contrôler une partie significative du hashrate peut devenir un enjeu de souveraineté. Dans un scénario extrême, miner à perte peut devenir rationnel, comme on finance une armée. Pas pour le profit, mais pour la puissance. En 2080, la réalité la plus probable ressemble à un mélange inconfortable : bitcoin est extrêmement précieux pour ceux qui le détiennent, il est intégré à la finance mondiale, mais la sécurité du réseau dépend de l’équilibre fragile entre frais, adoption, et compétition géopolitique. Ce n’est pas une fin heureuse ni une fin tragique. C’est une complexité permanente. Et puis vient 2110, le temps des derniers satoshis, où on quitte presque complètement le terrain de la projection raisonnable.

En 2110, bitcoin a cent un ans. Personne dans cette pièce, personne que tu connais, ne sera là. Et pourtant, le protocole continue, froid, régulier, indifférent. Il ne reste que quelques milliers de bitcoins à créer. La récompense par bloc est devenue symbolique. Quelques satoshis, presque rien. Et 2140 approche comme une date gravée dans le marbre, parce que c’est une date que personne n’a décidée par vote, par réunion, par compromis. C’est une date imposée par la logique du code. 21 millions, pas un de plus, jamais. À ce stade, le réseau fonctionne exclusivement grâce aux frais. Les mineurs ne “créent” plus de monnaie, ils protègent un système. On pourrait même dire qu’ils ne minent plus, ils gardent. Et la valeur de ce qu’ils gardent dépend d’une question : est-ce que l’humanité a encore besoin d’un registre immuable, public, neutre, résistant à la censure, dans un monde qui sera probablement saturé de surveillance, d’automatisation, d’IA, et de monnaie programmable.

Les optimistes te diront que oui, plus que jamais. Que dans un monde où la monnaie des États est une interface de contrôle social, un protocole monétaire neutre devient un sanctuaire. Ils te diront que bitcoin ne se mesurera même plus en dollars, parce que le dollar aura peut-être changé de nature, de valeur, de rôle, voire aura été remplacé. Ils parleront de singularité économique : un point où “1 bitcoin = 1 bitcoin” n’est plus un slogan, mais une réalité de référence, parce que bitcoin devient l’étalon. C’est séduisant, mais attention : “1 bitcoin = 1 bitcoin” est souvent une phrase qui sert à éviter une question embarrassante. La vraie question n’est pas philosophique. Elle est triviale, presque vulgaire : combien de satoshis coûte une baguette de pain. Combien de satoshis pour un loyer.

Combien de satoshis pour un abonnement. Si bitcoin ne sert jamais à mesurer la réalité quotidienne, il reste un trésor, pas une monnaie. Et c’est exactement là que les sceptiques reviennent, avec un argument qui n’est pas stupide : le paradoxe déflationniste. Si un actif prend de la valeur dans le temps, personne ne veut le dépenser. Si personne ne veut le dépenser, l’économie se fige. Et si l’économie se fige, le système devient dysfonctionnel. Cet argument est souvent brandi comme un épouvantail contre bitcoin. Il est solide sur le papier, mais il ignore un détail humain : les gens dépensent quand même. Même s’ils pensent que ça va valoir plus demain. Ils dépensent parce qu’ils vivent. La question n’est pas “est-ce que les gens dépenseront”. La question est “dans quelle mesure bitcoin deviendra la monnaie de dépense, et dans quelle mesure il restera l’actif d’épargne”.

Un autre risque apparaît en 2110, plus technologique : l’informatique quantique. Si des machines deviennent capables de casser certains schémas cryptographiques, bitcoin devra évoluer. Il le peut, techniquement, par des mises à jour et des migrations. Mais il devra aussi le faire socialement, ce qui est plus difficile. Parce que bitcoin n’est pas seulement un logiciel, c’est une communauté, et la communauté n’aime pas changer les règles. C’est sa force et son danger. Des propositions existent déjà pour renforcer la résistance quantique, mais aucune solution n’est “garantie” à un horizon d’un siècle. Là, on est obligé d’être humble. Et puis il y a le risque politique interne : le fork communautaire. Et si, face à une crise, une partie de la communauté voulait changer les règles, augmenter la limite des 21 millions, ou altérer la politique monétaire.

Ce serait une trahison de l’ADN, mais l’histoire montre que les communautés se divisent. Bitcoin Cash a existé. D’autres forks ont existé. La différence, c’est que plus bitcoin est grand, plus un fork devient coûteux en crédibilité. Mais “coûteux” ne veut pas dire “impossible”. Alors, que vaudra bitcoin en 2110. Réponse froide : personne ne peut raisonnablement prédire un prix à 85 ans. Ce qu’on peut faire, c’est lister les facteurs qui détermineront si bitcoin existe encore et s’il reste pertinent. L’utilité comme réserve de valeur. L’utilité comme couche de règlement. La capacité technique à évoluer sans se trahir. La capacité sociale à rester cohérent sans se fracturer. Et la capacité géopolitique à survivre à un monde où les États pourraient vouloir le contrôler ou le neutraliser.

Et puis arrive 2140, la scène finale du film que personne ne verra. Le dernier satoshi est miné. 21 millions existent. C’est terminé. La politique monétaire est figée définitivement. Chaque ligne écrite en 2009 pointait vers ce moment. C’est fascinant, presque métaphysique : une règle monétaire gravée dans le code, incorruptible, prévisible, incapable de flatter une élection ou de sauver un budget. Alors, que vaudra bitcoin à ce moment-là. Réponse honnête : on ne peut pas le savoir. Et quiconque prétend le savoir te ment ou se ment. Les théories optimistes parlent de centaines de millions, voire de milliards. Mais à ces niveaux, tu dois poser la question que tout le monde évite : en quelle unité. Si le dollar a été dilué, remplacé, reconfiguré, le chiffre ne signifie plus grand-chose. La valeur de bitcoin ne se mesure pas par un nombre immense.

Elle se mesure par la position de bitcoin dans l’architecture du monde. Les théories pessimistes parlent d’un effondrement, d’une technologie dépassée, d’un réseau abandonné faute de rentabilité pour les mineurs, faute de scalabilité, faute d’intérêt. Ce scénario existe aussi. Et il est sain de le regarder en face au lieu de se raconter des histoires. L’humanité a déjà abandonné des technologies que tout le monde croyait éternelles. Ce qui “semble évident” aujourd’hui peut devenir obsolète demain. Et pourtant, même si 2140 est imprédictible, il y a un point que beaucoup ratent : tu n’as pas besoin d’attendre 2140 pour voir des changements majeurs. D’ici 2030, 2040, 2050, le monde aura déjà tranché des questions cruciales. Est-ce que bitcoin devient un actif de réserve institutionnel standard.

Est-ce que les États l’intègrent comme réserve stratégique ou le combattent frontalement. Est-ce que l’économie des frais fonctionne ou se grippe. Est-ce que les couches secondaires deviennent massivement adoptées. Est-ce que bitcoin reste un outil de liberté ou devient un produit financier parmi d’autres. Ce que tu fais maintenant, toi, n’impactera pas 2140. Tu ne vas pas influencer l’histoire à ce point, on va éviter de jouer au messie. Mais ce que tu fais maintenant impacte ton propre futur dans les horizons raisonnables : les dix prochaines années, les vingt prochaines années. Parce que bitcoin n’est pas seulement un pari sur un prix. C’est un pari sur une trajectoire. Un pari que la rareté programmée résiste mieux que la dilution politique. Un pari que la décentralisation résiste mieux que le contrôle.

Un pari que le code durable résiste mieux que la gestion court-termiste. Ce pari peut échouer, et il faut avoir le courage de le dire. Mais si ce pari réussit, ceux qui auront accumulé des satoshis aujourd’hui auront probablement déplacé la trajectoire financière de leur lignée. Pas parce qu’ils auront “gagné au casino”, mais parce qu’ils auront choisi une forme d’épargne qui ne peut pas être dévaluée par décret. Et ça, c’est vertigineux. C’est incertain. Et cette incertitude n’est pas un défaut secondaire : c’est le cœur du sujet. Parce que bitcoin te force à regarder la valeur, la confiance et la monnaie comme des constructions humaines, pas comme des évidences naturelles. Il te force à admettre que la stabilité du système fiat est souvent une illusion entretenue par la puissance, la communication et la violence douce de la norme.

Et il te force à poser la question que les générations précédentes n’avaient pas à se poser aussi frontalement : qu’est-ce qu’une monnaie, quand la monnaie peut être un logiciel. Alors oui, on avance dans l’inconnu. Et c’est précisément pour ça qu’il faut arrêter de chercher un chiffre magique à 2140 comme si c’était une destination. Le point important, c’est la route. Et la route, elle commence maintenant, dans les choix que tu fais aujourd’hui, pas dans la date où le dernier satoshi tombera comme une poussière sacrée du plafond du code.

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