BITCOIN SANS LE CODE
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Il est difficile de trouver un autre objet contemporain qui fasse autant parler de lui tout en étant aussi peu compris dans sa nature profonde. Bitcoin est partout. Dans les titres de presse, dans les débats télévisés, dans les conversations de café, dans les discours politiques, dans les rapports financiers, dans les alertes de marché. On parle de son prix, de ses hausses spectaculaires, de ses chutes brutales. On parle de ceux qui s’enrichissent, de ceux qui perdent, de ceux qui manipulent, de ceux qui promettent, de ceux qui trahissent. On parle de scandales, de procès, d’ETF, de régulations, d’interdictions et de réhabilitations. Bitcoin est devenu un sujet médiatique permanent.
Et pourtant, on ne parle presque jamais de ce qu’il est réellement. Ce silence n’est pas accidentel. Il n’est pas dû à un manque d’information disponible, ni à une difficulté insurmontable d’accès au savoir. Le code de Bitcoin est public. Ses règles sont écrites. Son fonctionnement est documenté, analysé, disséqué depuis plus d’une décennie. Les mécanismes de consensus, les incitations économiques, la logique de sécurité, l’immuabilité du registre, tout est accessible à qui veut prendre le temps de regarder. Ce qui manque n’est pas l’information. Ce qui manque, c’est l’intérêt.
Le traitement médiatique de Bitcoin obéit à une logique ancienne, presque archaïque. Une logique qui privilégie le mouvement visible au fonctionnement interne, le récit humain au mécanisme impersonnel, l’événement au processus. Le prix est visible. Le scandale est visible. La figure charismatique est visible. Le code, lui, ne l’est pas. Il ne se voit pas. Il ne se raconte pas facilement. Il ne se prête pas aux formats courts, aux débats rapides, aux opinions tranchées. Le code est ennuyeux. Et c’est précisément pour cela qu’il est ignoré.
Les médias modernes sont structurés autour de la narration. Ils ont besoin de tension, de conflit, de héros et d’antagonistes. Ils ont besoin de visages, de trajectoires personnelles, de drames, de retournements. Ils ont besoin d’un avant et d’un après, d’une montée et d’une chute. Bitcoin, dans sa dimension essentielle, ne fournit rien de tout cela. Le code ne fait pas de scandale. Il ne ment pas. Il ne s’excuse pas. Il ne déçoit pas. Il ne promet rien. Il s’exécute.
Cette absence de dramaturgie pose un problème fondamental aux logiques médiatiques. Un système qui fonctionne sans intervenir dans le récit humain est difficile à intégrer dans un cycle d’information fondé sur l’émotion et l’événement. Il est beaucoup plus simple de parler du prix que de la règle qui le rend possible. Beaucoup plus simple de parler d’un fondateur supposé que d’un consensus distribué. Beaucoup plus simple de parler d’une manipulation que d’un mécanisme d’incitation économique.
Le résultat est un discours tronqué. Bitcoin est réduit à ce qui est visible à la surface de son écosystème, et non à ce qui le structure en profondeur. Le prix devient l’objet central, comme s’il était l’essence du système, alors qu’il n’en est qu’un effet secondaire. Les personnalités deviennent des représentants implicites, comme si Bitcoin avait besoin de porte-parole, alors que son fonctionnement ne dépend d’aucune autorité humaine. Les ETF deviennent des événements majeurs, comme si l’intégration de Bitcoin dans les structures financières traditionnelles était son aboutissement naturel, alors qu’elle n’en modifie pas la règle interne. Ce malentendu n’est pas seulement médiatique. Il est culturel.
Nous vivons dans une culture qui valorise l’intention, la narration, le sens explicite. Nous cherchons toujours à comprendre pourquoi quelque chose existe, ce qu’il veut, ce qu’il promet, ce qu’il défend. Or Bitcoin n’a pas de pourquoi au sens moral ou politique. Il n’a pas d’intention. Il n’a pas de message. Il n’a pas de vision du monde à imposer. Il est une construction technique qui applique des règles précises dans un cadre déterminé. Lui demander de produire un récit, c’est déjà le trahir.
Les médias ne sont pas conçus pour traiter ce type d’objet. Ils sont conçus pour raconter des histoires humaines. Quand ils rencontrent un système qui fonctionne indépendamment des récits humains, ils cherchent à le réhumaniser. Ils le font entrer de force dans des cadres narratifs familiers. Ils parlent de “révolution”, de “menace”, de “bulle”, de “pari”, de “génie”, de “folie collective”. Ils cherchent à donner une intention à ce qui n’en a pas. Le code, lui, résiste à cette appropriation. Parler du code, c’est parler de règles fixes, de compromis techniques, de choix austères, de contraintes assumées. C’est parler de ce qui ne change pas facilement. De ce qui évolue lentement, avec prudence, parfois au prix de conflits longs et peu spectaculaires. C’est parler d’un temps long qui ne correspond pas au rythme médiatique. C’est parler d’un objet qui n’a pas besoin d’être commenté pour continuer d’exister.
Il y a aussi une autre raison, plus inconfortable, à ce silence autour du code. Parler du code oblige à admettre que Bitcoin ne repose pas sur la confiance dans des personnes ou des institutions, mais sur l’acceptation de règles impersonnelles. Cela oblige à déplacer le débat. À quitter le terrain de l’opinion pour celui de la vérification. À quitter le terrain de la morale pour celui de la cohérence interne. Or ce déplacement est profondément déstabilisant. Il prive le commentateur de sa position habituelle. On ne peut pas “être pour ou contre” un mécanisme de consensus de la même manière que l’on peut être pour ou contre une politique publique. On ne peut pas dénoncer une incitation économique comme on dénonce une intention malveillante. Le code ne se défend pas. Il se lit. Il s’exécute. Il fonctionne ou il échoue.
Cette logique est étrangère à une culture médiatique fondée sur le commentaire permanent. Le code n’a pas besoin d’être interprété. Il a besoin d’être compris. Et la compréhension est un processus lent, exigeant, peu compatible avec l’économie de l’attention. Il est donc plus simple de parler de tout ce qui entoure Bitcoin que de Bitcoin lui-même. De parler de ceux qui l’utilisent mal, de ceux qui le détournent, de ceux qui spéculent, de ceux qui promettent des rendements absurdes. Tout cela est réel, mais tout cela est périphérique. Ce sont des comportements humains greffés sur un système qui n’en dépend pas.
Ce décalage produit une situation paradoxale. Bitcoin est omniprésent dans le discours public, mais absent dans sa compréhension structurelle. Il est discuté comme un phénomène social, financier ou politique, rarement comme un protocole. Comme si l’essentiel était secondaire, et le secondaire essentiel. Cette inversion a des conséquences. Elle alimente les malentendus, les peurs, les enthousiasmes excessifs. Elle permet de croire que Bitcoin pourrait être “corrigé” par une régulation, “dompté” par une intégration financière, “neutralisé” par une interdiction. Elle entretient l’illusion que Bitcoin est une chose malléable, dépendante des décisions humaines, alors que sa caractéristique principale est précisément de réduire cette dépendance.
Et si Bitcoin était incompris parce qu’il est ennuyeux ? Cette question dérange parce qu’elle inverse le rapport habituel entre importance et visibilité. Nous avons pris l’habitude de croire que ce qui est fondamental doit être spectaculaire, que ce qui compte doit se voir, se dire, se raconter. Bitcoin propose l’inverse. Ce qui compte est silencieux. Ce qui compte est stable. Ce qui compte ne se manifeste pas par des événements, mais par une continuité. Le code ne cherche pas à séduire. Il n’a pas besoin d’être aimé. Il n’a pas besoin d’être défendu sur des plateaux télévisés. Il n’a pas besoin d’être expliqué à tout le monde pour fonctionner. Il existe indépendamment du regard que l’on porte sur lui. Cette indifférence est précisément ce qui le rend difficile à intégrer dans un imaginaire médiatique.
Bitcoin n’est pas incompris malgré le bruit médiatique. Il est incompris à cause de lui. Tant que le discours restera focalisé sur le prix, les scandales et les figures humaines, le cœur du système restera hors champ. Tant que le débat se déroulera sur le terrain de l’émotion et de l’opinion, le code restera invisible. Et tant que le code restera invisible, Bitcoin continuera d’être perçu comme un phénomène instable, imprévisible, presque irrationnel. Comprendre Bitcoin exige un renversement de perspective. Il faut accepter de s’intéresser à ce qui ne fait pas spectacle. À ce qui ne change pas souvent. À ce qui ne promet rien. À ce qui n’a pas d’intention morale. Il faut accepter l’ennui comme condition d’accès à la compréhension. Cet ennui n’est pas un défaut.
Il est une barrière. Une barrière contre la capture narrative. Une barrière contre la manipulation symbolique. Une barrière contre l’appropriation idéologique. Le code est ennuyeux parce qu’il est sérieux. Il est sérieux parce qu’il est contraint. Il est contraint parce qu’il ne repose pas sur la confiance. Les médias, par nature, ont du mal à traiter ce qui ne se plie pas à leurs formats. Ce n’est pas une accusation morale. C’est une limite structurelle. Bitcoin, dans sa dimension essentielle, échappe à ces formats. Il continuera donc à être commenté à côté de ce qu’il est réellement.
Et il continuera à fonctionner, indifférent aux récits qu’on projette sur lui, aux paniques qu’il déclenche, aux enthousiasmes qu’il suscite. Le code ne répond pas aux débats. Il n’intervient pas dans les polémiques. Il n’explique pas. Il applique. C’est peut-être cela, au fond, la source du malentendu persistant. Nous cherchons du sens là où il n’y a que des règles. Nous cherchons une histoire là où il n’y a qu’un mécanisme. Nous cherchons des intentions là où il n’y a qu’une exécution. Bitcoin n’est pas mal compris parce qu’il est complexe. Il est mal compris parce qu’il est simple, austère, et profondément ennuyeux. Et c’est précisément pour cela qu’il tient.