LA GÉNÉRATION QUI NE POSSÈDE RIEN

LA GÉNÉRATION QUI NE POSSÈDE RIEN

Il n’y a pas eu de moment précis où la propriété a disparu de l’horizon des individus. Pas de décret. Pas de rupture spectaculaire. Juste une transition progressive, presque imperceptible, d’un monde où l’on possédait des choses vers un monde où l’on y accède temporairement. Au début, cela ressemblait à un progrès. Moins de contraintes. Moins d’engagement. Plus de flexibilité. Le langage était séduisant. Moderne. Rationnel. Pourquoi posséder quand on peut simplement utiliser. La formule paraissait évidente. Elle promettait une libération silencieuse des lourdeurs du passé. Plus besoin d’acheter des disques, la musique devenait un flux. Plus besoin de posséder des films, les images étaient disponibles à la demande. Les logiciels se transformaient en abonnements. Les voitures en services. Les logements en locations longues durées. Même les objets du quotidien entraient dans cette logique d’accès plutôt que de détention.

La propriété, lentement, devenait une friction. Au départ, peu de gens y ont vu un problème. Le confort immédiat était réel. L’expérience utilisateur s’améliorait. Les interfaces devenaient plus fluides. Le coût d’entrée semblait plus faible. Tout fonctionnait de manière suffisamment efficace pour que la question fondamentale ne soit presque jamais posée : que se passe-t-il pour une société lorsque la majorité de ses membres ne possède plus rien de durable. La réponse ne se révèle pas immédiatement. Elle se diffuse. Posséder quelque chose, historiquement, n’était pas seulement une question économique. C’était une question de souveraineté individuelle, même à petite échelle. Posséder signifiait pouvoir conserver, transmettre, utiliser sans permission permanente. La propriété créait une zone de stabilité personnelle dans un monde par ailleurs incertain.

Le modèle de l’abonnement remplace cette stabilité par une continuité conditionnelle. Tu peux utiliser tant que tu paies. Tu peux accéder tant que ton compte est actif. Tu peux conserver tant que la plateforme existe. Ce déplacement paraît technique. Il est en réalité structurel. La génération qui arrive aujourd’hui dans l’âge adulte a grandi dans cet environnement sans vraiment le questionner. Pour elle, la musique a toujours été louée. Les films ont toujours été streamés. Les logiciels ont toujours été sous licence. Le cloud a toujours remplacé le stockage local. La possession physique n’a jamais été la norme dominante de son expérience numérique.

Ce qui change maintenant, c’est que cette logique déborde du numérique vers le monde matériel. Les prix immobiliers dans de nombreuses zones ont progressivement exclu une partie croissante de la population de la propriété résidentielle. Le crédit devient plus sélectif. Les trajectoires professionnelles plus instables. Les modèles économiques favorisent l’usage récurrent plutôt que l’achat définitif. Tout converge lentement vers une société d’accès conditionnel. Rien de tout cela n’est le résultat d’un complot centralisé. C’est une convergence d’incitations économiques parfaitement rationnelles pour les acteurs qui les mettent en place. Le modèle de l’abonnement est plus prévisible pour les entreprises. Le modèle locatif transfère le risque vers l’utilisateur. Le modèle de service permet un contrôle continu du produit.

Mais vu du côté de l’individu, la conséquence est profonde. La dépendance augmente. Quand tu ne possèdes pas, tu dépends. Pas nécessairement de manière dramatique au quotidien, mais structurellement. Tu dépends de la continuité du service. De la stabilité de la plateforme. Des conditions d’utilisation qui peuvent évoluer. De la capacité du fournisseur à maintenir l’accès. La liberté d’usage devient contractuelle plutôt que matérielle. Pendant longtemps, cette dépendance est restée abstraite pour la plupart des gens, parce que les services fonctionnaient correctement. Les plateformes étaient stables. Les abonnements restaient abordables. L’infrastructure numérique tenait. Le système donnait suffisamment en retour pour que la perte progressive de propriété ne soit pas perçue comme une perte.

Mais quelque chose commence à changer dans la perception collective. À mesure que les abonnements s’accumulent, que les conditions se durcissent, que les contenus disparaissent parfois sans préavis, que les comptes peuvent être suspendus ou restreints, une intuition diffuse émerge : l’accès n’est pas la propriété. Et la différence entre les deux n’est pas seulement philosophique. Elle est opérationnelle. Posséder signifie que l’usage dépend de toi. Accéder signifie que l’usage dépend de quelqu’un d’autre. Dans ce paysage, Bitcoin apparaît comme une anomalie presque anachronique. Non pas parce qu’il promet un retour nostalgique à un monde ancien, mais parce qu’il réintroduit une forme de propriété numérique véritable dans un environnement où celle-ci devient rare.

Quand tu détiens tes clés, tu ne loues pas ton bitcoin. Tu ne l’utilises pas sous licence. Tu ne dépends pas d’un abonnement pour y accéder. Cette différence est subtile pour le nouvel entrant. Elle devient évidente avec le temps. Bitcoin ne fonctionne pas comme les infrastructures numériques modernes conçues autour de comptes, d’autorisations et de contrôles centralisés. Il fonctionne comme un actif porteur. Si tu contrôles les clés, tu contrôles l’actif. Sans intermédiaire permanent. Sans permission continue. Sans renouvellement contractuel. Dans une économie de plus en plus orientée vers l’usage conditionnel, cette propriété directe devient conceptuellement dérangeante.

Elle ne correspond pas à la direction générale du marché des services numériques. Elle introduit de la responsabilité là où le système a progressivement habitué les utilisateurs à la délégation. Elle exige de comprendre ce que l’on détient, de sécuriser ses accès, d’assumer les conséquences de ses erreurs. Ce n’est pas confortable. Et c’est précisément pour cela que Bitcoin reste marginal en proportion de la population totale. La génération qui ne possède rien n’a pas été dépossédée par une confiscation brutale. Elle a été progressivement habituée à considérer la propriété comme secondaire, voire inutile. Le confort immédiat de l’accès a largement compensé la perte de contrôle structurel. Tant que les systèmes restent stables, cette équation semble acceptable.

Mais elle repose sur une hypothèse implicite : que l’infrastructure qui fournit l’accès restera fiable, neutre et économiquement soutenable à long terme. Bitcoin part de l’hypothèse inverse. Il suppose que la dépendance prolongée à des intermédiaires crée toujours, à terme, des asymétries de pouvoir. Il suppose que la rareté vérifiable a plus de valeur à long terme que l’accès illimité mais conditionnel. Il suppose que la propriété directe, même plus exigeante, constitue une forme de résilience individuelle dans un environnement incertain. Ce pari n’est pas encore majoritaire. Et il ne le sera peut-être jamais complètement.

La plupart des individus continueront probablement à privilégier la commodité de l’accès sur la responsabilité de la possession. C’est humain. Le confort immédiat est une force puissante. Les frictions techniques rebutent. La gestion autonome effraie. Mais les périodes de stabilité prolongée ne sont jamais éternelles. Lorsque les conditions économiques se tendent, lorsque les plateformes deviennent plus restrictives, lorsque l’accès conditionnel révèle ses limites, la perception de la propriété peut évoluer rapidement. Ce qui paraissait inutile peut redevenir précieux. Ce qui semblait archaïque peut redevenir pertinent.

Bitcoin n’a pas besoin que la génération actuelle change brutalement de comportement. Il lui suffit d’exister comme alternative crédible dans un monde de plus en plus orienté vers la location généralisée de l’accès. Il ne promet pas le confort maximal. Il ne promet pas l’absence de responsabilité. Il ne promet pas l’intégration fluide dans l’écosystème des services centralisés. Il propose quelque chose de plus austère : la possibilité de posséder réellement un actif numérique sans dépendre d’une autorisation permanente.

Dans une économie où presque tout devient loué, sous licence ou conditionné, cette possibilité devient, lentement, une anomalie de plus en plus visible. La génération qui ne possède rien n’est pas encore consciente de ce qu’elle a progressivement abandonné. Mais à mesure que la dépendance systémique augmente, la question de la propriété réelle reviendra. Elle revient toujours. Bitcoin ne force pas ce retour. Il l’anticipe. Silencieux. Disponible. En marge d’un monde où l’accès a remplacé la possession, et où la différence entre les deux pourrait redevenir, un jour, impossible à ignorer.

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