LA SURVEILLANCE NE TUERA PAS BITCOIN

LA SURVEILLANCE NE TUERA PAS BITCOIN

La surveillance n’est pas une nouveauté. Elle n’est pas une dérive récente, ni une excroissance monstrueuse apparue par accident. Elle est la forme logique d’un monde qui a fait de la gestion des flux sa priorité absolue. Flux de capitaux, flux d’informations, flux de comportements. Tout ce qui circule doit être mesuré, tracé, anticipé. Non par malveillance explicite, mais par obsession du contrôle. La surveillance n’est pas une idéologie. C’est une infrastructure.

Dans ce contexte, beaucoup ont cru que Bitcoin serait tué par la surveillance. Étouffé par la régulation. Neutralisé par le KYC. Dissous dans des couches de conformité, d’identification, de reporting. Ils ont imaginé un futur où chaque transaction serait observée, chaque adresse cataloguée, chaque usage conditionné à une identité officielle. Ils ont imaginé la fin de Bitcoin comme on imagine la fin d’une utopie naïve, incapable de résister au réel. Ils se sont trompés de cible.

La surveillance ne tuera pas Bitcoin, parce que Bitcoin n’a jamais reposé sur l’invisibilité. Il n’a jamais promis l’anonymat comme refuge absolu. Il n’a jamais prétendu échapper au regard du monde. Bitcoin est un registre public. Radicalement public. Chaque transaction y est inscrite, visible, vérifiable. Ce paradoxe est souvent mal compris. On confond la transparence du protocole avec la surveillance des individus. On confond la lisibilité des règles avec le contrôle des personnes. Bitcoin n’a pas été conçu pour disparaître dans l’ombre. Il a été conçu pour fonctionner sans permission.

La surveillance moderne ne s’attaque pas aux protocoles. Elle s’attaque aux points d’entrée. Aux interfaces. Aux intermédiaires. Aux moments où le monde réel rencontre le monde numérique. C’est là que se concentrent les obligations, les identifications, les contraintes. Les plateformes, les exchanges, les services. Tout ce qui prétend simplifier Bitcoin finit par devenir un levier de contrôle. Et c’est précisément là que la confusion s’installe.

Beaucoup étaient là pour la facilité. Pour la promesse d’un enrichissement rapide, fluide, sans friction. Pour l’idée qu’un nouveau système financier pourrait offrir les mêmes conforts que l’ancien, sans ses inconvénients apparents. Ils voulaient Bitcoin sans la responsabilité. La souveraineté sans la charge. La liberté sans l’effort. Ils ont accepté les intermédiaires, les plateformes, les comptes custodial, les promesses de simplicité. Ils ont troqué le sens contre l’ergonomie. La surveillance ne fait que révéler cette contradiction.

Lorsqu’un exchange demande une pièce d’identité, ce n’est pas Bitcoin qui trahit. C’est l’utilisateur qui révèle pourquoi il était là. Lorsqu’un compte est gelé, ce n’est pas le protocole qui faillit. C’est l’illusion qui se fissure. Celle qui consistait à croire qu’un système radicalement nouveau pourrait être consommé comme un produit financier classique, sans changer quoi que ce soit à ses habitudes, à ses dépendances, à sa relation au pouvoir. Bitcoin ne protège pas de la surveillance. Il protège de la confiscation arbitraire du protocole. Il ne t’empêche pas d’être observé. Il t’empêche d’être empêché.

Cette nuance est essentielle, et elle dérange. Elle dérange parce qu’elle déplace la responsabilité. Elle oblige à reconnaître que la surveillance ne devient oppressante que lorsqu’on a accepté de déléguer son autonomie. Lorsqu’on a choisi la commodité plutôt que la maîtrise. Lorsqu’on a laissé d’autres détenir les clés, littéralement et symboliquement. La surveillance agit comme un révélateur chimique. Elle fait apparaître les lignes de fracture. Ceux qui étaient là pour un rendement rapide commencent à parler de trahison. Ceux qui étaient là pour l’idéologie découvrent que l’idéologie sans pratique ne résiste pas longtemps. Ceux qui étaient là pour la technologie comprennent soudain que la technologie sans discipline n’est qu’un gadget.

Bitcoin ne promettait pas l’invisibilité. Il promettait la vérifiabilité. Il ne promettait pas l’absence de contraintes. Il promettait l’absence d’arbitraire. Dans un monde saturé de surveillance, cette différence devient plus claire, pas moins. La surveillance globale n’a jamais empêché Internet d’exister. Elle a transformé son usage. Elle a révélé qui était là pour s’exprimer librement et qui était là pour capter l’attention. Qui construisait des protocoles et qui bâtissait des plateformes. Bitcoin traverse la même phase. La surveillance ne le détruit pas. Elle l’oblige à se définir plus clairement, à se dépouiller de ses usages superficiels.

Ceux qui s’éloignent de Bitcoin à mesure que la surveillance s’intensifie n’étaient pas là pour Bitcoin. Ils étaient là pour une promesse implicite de chaos profitable. Pour une zone grise confortable. Pour une asymétrie temporaire entre la nouveauté du système et l’inertie des institutions. Lorsque cette asymétrie se réduit, leur intérêt disparaît. Ceux qui restent ne sont pas des héros. Ils ne sont pas plus courageux. Ils ont simplement compris ce qu’ils utilisaient. Ils ont compris que Bitcoin n’est pas un outil pour échapper au monde, mais un outil pour y exister sans permission. Ils ont compris que la souveraineté n’est pas un état, mais une pratique. Une série de choix répétés, parfois inconfortables, souvent silencieux.

La surveillance révèle aussi une autre chose, plus dérangeante encore. Elle révèle que beaucoup confondaient Bitcoin avec une posture morale. Être du bon côté de l’histoire. Être contre le système. Être du côté de la liberté. Mais la liberté ne se proclame pas. Elle se gère. Elle se maintient. Elle s’entretient dans les détails techniques, dans les choix opérationnels, dans la capacité à renoncer à la facilité.

La surveillance ne tue pas Bitcoin parce que Bitcoin n’a jamais dépendu de la clandestinité. Il dépend de règles simples, appliquées sans exception. Tant que ces règles tiennent, tant que le réseau continue de produire des blocs, tant que les nœuds vérifient, Bitcoin existe. Peu importe qui regarde. Peu importe qui observe. Peu importe qui classe.

Ce qui meurt, en revanche, c’est l’illusion d’un Bitcoin sans effort. D’un Bitcoin magique, spontané, accessible sans transformation personnelle. D’un Bitcoin qui s’adapterait aux structures existantes sans les remettre en cause. La surveillance rend cette illusion impossible à maintenir. Elle force chacun à répondre à une question simple, mais lourde. Pourquoi suis-je ici. Pas dans les discours. Pas dans les posts. Pas dans les slogans. Dans les actes. Dans la manière de détenir, de sécuriser, d’utiliser. Dans la capacité à accepter que certaines portes se ferment si l’on refuse les compromis.

La surveillance ne distingue pas les bons des mauvais utilisateurs. Elle distingue les cohérents des opportunistes. Ceux qui ont intégré la logique du protocole et ceux qui l’ont seulement exploitée. Ceux qui ont accepté les implications et ceux qui n’en voulaient que les bénéfices. Bitcoin n’a jamais promis un monde sans contrôle. Il promet un monde où le contrôle ne décide pas de la validité des règles. Et cette promesse tient encore. Elle tient précisément parce que le protocole est indifférent à la surveillance. Il ne la combat pas. Il ne la fuit pas. Il l’ignore.

C’est cette indifférence qui est sa véritable force. Une force discrète, peu spectaculaire, souvent mal comprise. Une force qui n’empêche pas les dérives politiques, mais qui empêche leur traduction directe dans le cœur du système monétaire. Une force qui ne protège pas les individus de toutes les pressions, mais qui protège le protocole de la capture.

À mesure que la surveillance s’intensifie, Bitcoin devient moins séduisant pour ceux qui cherchaient une échappatoire facile. Il devient plus exigeant. Plus austère. Plus clair. Et c’est précisément dans cette clarté que se fait le tri. Pas un tri moral. Un tri structurel. Ceux qui étaient là pour de mauvaises raisons partiront sans bruit, comme ils sont venus. Ils trouveront d’autres récits, d’autres modes, d’autres promesses. Bitcoin, lui, restera. Non pas parce qu’il est invincible, mais parce qu’il n’a jamais dépendu de l’approbation, ni de l’opacité, ni du confort. La surveillance ne tue pas Bitcoin. Elle le débarrasse de ceux qui n’en avaient jamais compris le sens.

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