LE MONDE POST-CONFIANCE EXISTE DÉJÀ

LE MONDE POST-CONFIANCE EXISTE DÉJÀ

On continue de parler du futur comme s’il devait encore arriver. Comme si la bascule nécessitait un événement spectaculaire, une rupture nette, un choc suffisamment visible pour que chacun puisse dire avec certitude : c’est ici que tout a changé. Cette manière de penser est rassurante. Elle maintient l’idée qu’il existe encore un présent stable, identifiable, et que la perte de confiance serait un phénomène transitoire, réversible, presque accidentel. Elle permet surtout d’éviter une conclusion plus inconfortable : celle selon laquelle la confiance, telle qu’on l’a connue, ne s’est pas effondrée brutalement mais s’est dissoute lentement, remplacée par autre chose.

Le monde post-confiance n’a pas été déclaré. Il n’a pas été voté. Il n’a pas été imposé par une idéologie unique ou par un régime identifiable. Il s’est installé par accumulation. Par sédimentation. Par couches successives de procédures, de contrôles, de normes, de dispositifs techniques présentés comme provisoires, exceptionnels ou simplement nécessaires. À aucun moment il n’a exigé une adhésion consciente. Il a seulement requis l’habitude. La confiance n’a pas disparu parce que l’homme serait devenu soudainement plus mauvais, plus malveillant ou plus dangereux. Elle a disparu parce que les systèmes ont cessé de pouvoir l’absorber. À mesure que les structures économiques, politiques et technologiques ont gagné en taille, en abstraction et en interconnexion, la confiance humaine est devenue insuffisante. Trop fragile. Trop lente. Trop imprécise. Elle ne pouvait plus servir de fondation à des architectures globales fondées sur la vitesse, la traçabilité et la prévisibilité.

La réponse n’a pas été de restaurer la confiance. Elle a été de la remplacer. Ce remplacement ne s’est pas fait frontalement. Il s’est opéré par une logique de sécurisation permanente. Chaque nouvelle couche de contrôle était présentée comme une réponse à un abus précédent, à une fraude, à un risque, à une défaillance humaine. On n’a jamais dit que la confiance était un problème en soi. On a simplement expliqué qu’elle devait être encadrée, complétée, vérifiée, auditée. Puis, progressivement, elle a cessé d’être présupposée. Le KYC est l’un des marqueurs les plus visibles de cette mutation. Non pas en tant que mesure isolée, mais en tant que principe. L’idée qu’un individu ne peut plus interagir économiquement sans être préalablement identifié, enregistré, rattaché à une identité administrative stable et vérifiable. Ce principe ne choque plus. Il est devenu banal. Il est même présenté comme protecteur, tant pour les institutions que pour les utilisateurs eux-mêmes.

Mais ce que cette banalisation dissimule, c’est un renversement fondamental. La relation économique n’est plus fondée sur la confiance conditionnelle entre deux parties, mais sur l’acceptation préalable d’un cadre de surveillance. L’échange n’est plus autorisé parce que l’on fait confiance, mais parce que l’on peut tracer, contrôler et, si nécessaire, sanctionner. Ce glissement s’étend bien au-delà de la sphère financière. La réputation, autrefois construite par la répétition d’interactions humaines, par le temps long, par la mémoire collective, a été progressivement remplacée par des systèmes de notation. La réputation n’est plus qualitative. Elle est quantifiée. Elle n’est plus contextuelle. Elle est agrégée. Elle ne repose plus sur une perception humaine, mais sur des indicateurs calculés, stockés, comparés.

Cette réputation algorithmique n’oublie pas. Elle ne pardonne pas. Elle ne comprend pas les circonstances. Elle ne distingue pas l’erreur ponctuelle du comportement structurel. Elle produit un score, une catégorie, une probabilité. Et cette probabilité devient une vérité opérationnelle. Elle décide de l’accès, du refus, de la limitation. Elle n’explique pas. Elle applique. La surveillance, elle aussi, a changé de nature. Elle n’est plus principalement coercitive ou intimidante. Elle est devenue passive, continue, presque invisible. Elle ne s’impose pas par la force, mais par la normalisation. Elle ne cherche pas à effrayer. Elle cherche à enregistrer. À stocker. À corréler. À rendre chaque action potentiellement interprétable, aujourd’hui ou demain.

Cette surveillance ne punit pas toujours. Mais elle rend punissable. Et cette simple possibilité suffit à produire une autocensure diffuse, une adaptation progressive des comportements, une prudence constante. Il n’est plus nécessaire de contraindre activement. Il suffit de rendre la déviation traçable. Dans ce contexte, l’obéissance ne naît pas d’une adhésion idéologique. Elle naît de la fatigue. Fatigue administrative. Fatigue cognitive. Fatigue morale. Fatigue de devoir justifier chaque action, chaque choix, chaque écart. Fatigue de naviguer dans des systèmes où l’erreur est enregistrée mais rarement effacée. L’individu ne se conforme pas parce qu’il croit au système. Il se conforme parce qu’il est épuisé par la friction permanente.

C’est là que le monde post-confiance révèle sa véritable nature. Il ne repose pas sur la peur directe, mais sur l’usure. Il ne nécessite pas de propagande massive, mais une répétition constante de micro-contraintes. Il ne demande pas que l’on aime le système. Il demande seulement que l’on cesse de le contester activement. Dans ce paysage, Bitcoin apparaît comme un objet étrange. Non pas comme une alternative totale au monde post-confiance, mais comme un élément qui ne repose pas sur ses mêmes fondations. Bitcoin ne cherche pas à rétablir la confiance humaine. Il ne tente pas de la réhabiliter. Il la rend inutile à l’endroit précis où il opère.

Bitcoin ne suppose pas que les participants soient honnêtes. Il ne suppose pas qu’ils soient bien intentionnés. Il ne suppose pas qu’ils soient rationnels ou altruistes. Il suppose qu’ils suivront les règles si celles-ci sont exécutées mécaniquement et vérifiables par tous. Cette différence est cruciale. Bitcoin ne promet pas une société meilleure. Il ne promet pas un monde plus juste. Il ne promet même pas une réduction de la violence ou de l’injustice. Il promet quelque chose de beaucoup plus limité et beaucoup plus radical : l’application indifférente d’un ensemble de règles.

Cette indifférence est souvent interprétée comme un manque. Comme une absence de vision. Comme un refus de s’engager moralement. Mais dans un monde où la confiance est devenue un risque systémique, cette indifférence est une réponse fonctionnelle. Elle élimine le besoin de croire. Elle élimine le besoin d’adhérer. Elle élimine le besoin de déléguer sa sécurité à une autorité humaine. Bitcoin n’exige pas que l’on fasse confiance à une institution centrale. Il n’exige pas que l’on fasse confiance aux autres utilisateurs. Il n’exige même pas que l’on fasse confiance à ses développeurs.

Il exige que l’on accepte une règle et que l’on vérifie son exécution. Cette exigence minimale crée un espace particulier dans le monde post-confiance. Un espace où la surveillance humaine n’a plus de rôle central. Où la réputation personnelle n’a pas d’impact direct. Où l’identité administrative n’est pas un préalable à l’interaction. Ce n’est pas un espace utopique. Il est limité. Contraint. Parfois brutal. Mais il existe. Bitcoin ne s’oppose pas frontalement aux mécanismes du monde post-confiance. Il ne les dénonce pas. Il ne les combat pas idéologiquement. Il les contourne partiellement. Il crée une zone où la logique de vérification permanente est remplacée par une logique de règle transparente.

C’est pour cela qu’il est souvent mal compris. On attend de lui une révolution spectaculaire, un renversement visible des structures existantes, une promesse politique explicite. Mais Bitcoin n’est pas un projet révolutionnaire au sens classique. Il ne cherche pas à mobiliser les masses. Il ne cherche pas à produire un récit collectif. Il ne cherche pas à incarner une lutte. Il fonctionne en silence. Dans un monde saturé de discours, de narrations, de justifications, cette absence de récit est déroutante. Elle est parfois perçue comme une faiblesse. Mais elle est aussi une protection. Un système sans récit central est plus difficile à capturer, à instrumentaliser, à retourner contre lui-même. Bitcoin ne promet pas de restaurer la confiance entre les humains. Il accepte implicitement que cette confiance ne soit plus suffisante. Il ne cherche pas à recréer un monde ancien. Il s’inscrit dans le monde tel qu’il est devenu.

C’est pour cela qu’il est un outil de survie silencieuse plutôt qu’un symbole de résistance flamboyante. Il n’offre pas de victoire morale. Il n’offre pas de reconnaissance symbolique. Il n’offre pas de consolation. Il offre une structure minimale sur laquelle s’appuyer lorsque les autres structures exigent une soumission de plus en plus totale. Le monde post-confiance existe déjà. Il n’est pas en gestation. Il est opérationnel. Il fonctionne. Il s’auto-entretient. Il ne s’effondrera pas de lui-même. Il ne sera pas renversé par une prise de conscience collective soudaine. Il continuera à se renforcer tant que la complexité des systèmes l’exigera.

Bitcoin n’est pas la solution à ce monde. Il est l’un de ses produits les plus lucides. Il ne propose pas de sortie globale. Il propose un point d’ancrage. Dans un monde où la confiance est devenue une faiblesse exploitable, la règle indifférente est une forme de stabilité. Pas une promesse de bonheur. Pas une garantie de justice. Une base minimale sur laquelle l’individu peut encore agir sans devoir se justifier en permanence. Le monde post-confiance n’est pas une dystopie future. C’est notre présent normalisé. Bitcoin ne l’annonce pas. Il s’y inscrit. Et il continuera. Sans discours. Sans drapeau. Sans héros. Bloc après bloc.

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