LE VRAI SCANDALE BITCOIN, C’EST QU’IL NE MENT PAS
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Nous vivons dans un monde qui ne fonctionne que parce qu’il ment bien. Pas toujours de manière grossière, pas nécessairement par malveillance, mais avec suffisamment de constance pour que le mensonge devienne une matière structurelle, un liant invisible sans lequel plus rien ne tiendrait vraiment. Les sociétés modernes n’ont pas besoin de vérité, elles ont besoin de récits stables. Des récits capables d’absorber les chocs, de lisser les injustices, de masquer les incohérences, d’expliquer l’inexplicable sans jamais remettre en cause l’architecture globale. Le mensonge n’est pas un défaut du système. Il en est l’organe vital.
Nous avons appris à vivre entourés de promesses vagues, de chiffres arrangés, de discours rassurants. On nous parle de croissance quand il s’agit de dette, de stabilité quand il s’agit de contrôle, de sécurité quand il s’agit de surveillance. On nous parle d’inclusion quand il s’agit de dépendance, de modernité quand il s’agit d’obsolescence programmée. Et cela fonctionne, non parce que nous y croyons pleinement, mais parce que nous acceptons de ne pas regarder trop précisément. Le mensonge social est efficace précisément parce qu’il est suffisamment flou pour ne pas être frontalement réfutable.
Dans ce paysage saturé de récits, Bitcoin arrive comme un objet radicalement étranger. Non pas parce qu’il serait révolutionnaire au sens romantique du terme, mais parce qu’il refuse catégoriquement de jouer le jeu du mensonge utile. Bitcoin ne promet rien. Il ne vend aucun futur désirable. Il ne propose aucune rédemption collective. Il ne prétend pas réparer l’homme ni améliorer la société. Il ne fait même pas semblant de se soucier de justice, d’équité ou de morale. Il se contente d’exister, de fonctionner et de continuer, bloc après bloc, indépendamment de tout ce que nous projetons sur lui.
C’est là que se situe le scandale. Pas dans les usages criminels, pas dans les spéculations, pas dans les excès médiatiques. Le scandale est beaucoup plus profond, plus discret, plus dérangeant. Bitcoin ne ment pas. Il n’adoucit rien. Il n’explique rien. Il ne maquille pas la réalité pour la rendre supportable. Il l’expose dans sa nudité la plus froide. Et dans un monde bâti sur la mise en scène permanente de la confiance, cette absence totale de narration est vécue comme une agression.
Tout système monétaire traditionnel repose sur une fiction centrale. La monnaie n’a de valeur que parce que nous acceptons collectivement d’y croire. Cette croyance est entretenue par des institutions, des symboles, des discours, des rituels. Elle est renforcée par des autorités qui expliquent, justifient, corrigent, interviennent. Lorsque quelque chose dysfonctionne, on parle de crise exceptionnelle, d’ajustement temporaire, de situation conjoncturelle. Le mensonge n’est jamais présenté comme tel. Il est enveloppé dans un langage technocratique suffisamment opaque pour décourager toute remise en question sérieuse.
Bitcoin refuse cette logique. Il ne dit pas que la monnaie est stable. Il ne dit pas que l’offre est ajustable selon les besoins du moment. Il ne dit pas que l’autorité interviendra en cas de problème. Il affiche ses règles dès le départ et ne les modifie pas pour apaiser les tensions. La rareté n’est pas négociable. Les règles de validation ne sont pas flexibles. Le temps n’est pas compressible. Le protocole ne se soucie pas de votre situation personnelle, de votre statut social ou de vos intentions morales. Il applique. Point.
Cette indifférence est profondément choquante pour des sociétés habituées à confondre gouvernance et paternalisme. Nous avons été conditionnés à attendre des systèmes qu’ils nous protègent de nos propres erreurs, qu’ils amortissent les chocs, qu’ils redistribuent les responsabilités. Bitcoin ne fait rien de tout cela. Il ne protège pas. Il n’excuse pas. Il ne corrige pas. Il constate. Il enregistre. Il rend visible ce qui, jusque-là, était dissimulé derrière des couches de discours.
L’inflation, par exemple, est l’un des mensonges les mieux entretenus du monde moderne. On en parle comme d’un phénomène abstrait, presque naturel, une sorte de météo économique imprévisible. On évite soigneusement de la nommer pour ce qu’elle est réellement, une ponction silencieuse et continue sur le pouvoir d’achat, une dilution organisée de l’épargne, un transfert discret de valeur. Bitcoin ne commente pas l’inflation. Il ne la dénonce pas. Il se contente de montrer ce qu’implique une offre strictement limitée dans un monde où tout le reste peut être créé à l’infini. Le contraste est brutal. Et cette brutalité est perçue comme une accusation.
La même logique s’applique à la confiscation. Dans les systèmes traditionnels, la confiscation est toujours présentée comme une exception justifiée. Il s’agit de lutter contre le crime, de préserver la stabilité, de protéger l’intérêt général. Bitcoin ne discute pas ces arguments. Il n’en propose aucun. Il se contente de rendre la confiscation techniquement difficile, parfois impossible. Ce simple fait est vécu comme une subversion, non parce qu’il serait immoral de confisquer, mais parce qu’il enlève aux autorités le pouvoir de raconter pourquoi elles le font.
Bitcoin supprime le besoin de croire. Il supprime le besoin de faire confiance à une autorité centrale pour dire ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est acceptable. Il remplace la foi institutionnelle par une vérification mécanique. Et cela heurte profondément une culture construite sur la délégation de responsabilité. Croire est confortable. Vérifier est exigeant. Le mensonge social permet de rester passif. La vérité froide impose une implication personnelle.
Ce mécanisme explique pourquoi tant de discours autour de Bitcoin tentent désespérément de le réenchanter. On cherche à lui attribuer des valeurs morales, des intentions humanistes, des finalités politiques. On parle de sauver les pauvres, de libérer les opprimés, de réparer les injustices historiques. Non pas parce que ces récits seraient faux en soi, mais parce qu’ils servent à rendre Bitcoin compatible avec notre besoin de sens. Ils permettent de transformer un protocole indifférent en une cause défendable. Ils réintroduisent le mensonge rassurant là où il n’y en avait pas.
Même parmi ceux qui utilisent Bitcoin, cette tentation est omniprésente. Beaucoup éprouvent un malaise face à son absence totale de compassion. Ils cherchent à l’expliquer, à l’adoucir, à l’humaniser. Ils veulent croire que Bitcoin est du bon côté de l’histoire, qu’il est moralement supérieur, qu’il récompense les justes et punit les corrompus. Cette projection est compréhensible. Elle est humaine. Mais elle est fondamentalement incompatible avec la nature du protocole.
Bitcoin ne récompense pas la vertu. Il récompense la conformité aux règles. Il ne punit pas le mal. Il invalide les transactions incorrectes. La distinction est essentielle. Elle est inconfortable. Elle oblige à abandonner l’idée que la technologie pourrait résoudre des problèmes qui relèvent de la nature humaine. Bitcoin n’est pas un juge. Il est un témoin. C’est précisément ce rôle de témoin qui le rend insupportable pour de nombreux acteurs du système actuel. Un témoin ne ment pas, mais il ne console pas non plus. Il ne contextualise pas. Il ne relativise pas. Il se contente d’être là et de continuer à enregistrer ce qui se passe. Dans un monde où la vérité est constamment négociée, ajustée, réécrite, cette persistance est vécue comme une menace.
Les médias, eux aussi, participent à cette mécanique de rejet. Bitcoin est presque toujours abordé à travers le prisme du prix, des scandales, des personnalités, des excès. On parle de bulles, de krachs, de fortunes rapides, de pertes spectaculaires. On parle de figures charismatiques, de milliardaires, de fraudeurs. On parle de tout, sauf de ce qui constitue l’essence même de Bitcoin, ses règles, son consensus, son immuabilité. Non par ignorance pure, mais parce que le code est ennuyeux. Et l’ennui est incompatible avec le récit médiatique.
Le code ne ment pas, mais il ne raconte rien. Il ne se prête pas aux simplifications, aux oppositions binaires, aux arcs narratifs. Il n’y a pas de héros dans une fonction de hachage. Il n’y a pas de coupable dans une règle de consensus. Il n’y a pas de scandale dans l’exécution correcte d’un protocole. Pour un système médiatique fondé sur l’émotion, cette absence de matière narrative est problématique. Elle pousse à déplacer l’attention vers tout ce qui entoure Bitcoin, plutôt que vers ce qu’il est réellement.
Ce déplacement est révélateur. Il montre à quel point nous sommes devenus dépendants du mensonge narratif pour donner du sens à ce qui nous entoure. Un système qui fonctionne sans discours, sans justification, sans promesse, nous renvoie à notre propre inconfort. Il nous oblige à reconnaître que beaucoup de ce que nous acceptons repose moins sur des faits que sur des histoires bien racontées. Bitcoin n’est pas cruel. Il est honnête. Et cette honnêteté est radicale. Elle ne cherche pas à être aimable. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle ne cherche même pas à être comprise. Elle existe indépendamment de notre approbation. Elle continuera de fonctionner que nous l’aimions ou non, que nous le comprenions ou non. Cette autonomie est peut-être la chose la plus difficile à accepter pour des sociétés habituées à tout contrôler, tout expliquer, tout encadrer.
Le vrai scandale Bitcoin n’est donc pas ce qu’il permet, mais ce qu’il révèle. Il révèle l’ampleur du mensonge structurel dans lequel nous vivons. Il révèle notre dépendance à la fiction de la confiance. Il révèle notre difficulté à accepter un système qui ne nous traite ni comme des enfants, ni comme des citoyens, mais simplement comme des participants responsables de leurs propres choix.
Bitcoin ne promet pas un monde meilleur. Il ne promet même pas un monde différent. Il promet une chose, implicitement, par sa simple existence, que les règles ne changeront pas pour vous sauver. Que personne ne viendra réécrire l’histoire pour vous. Que la réalité ne sera pas arrangée pour la rendre plus supportable.
Et c’est pour cela qu’il dérange autant. Parce qu’il ne ment pas. Parce qu’il n’a jamais menti. Parce qu’il n’a aucune raison de commencer. Et parce qu’il continuera, bloc après bloc, à fonctionner dans un monde qui préfère les illusions à la vérité nue.