LES HUMAINS SONT LE BUG, PAS BITCOIN
Share
Il y a, dans la manière dont les sociétés modernes expliquent leurs propres échecs, quelque chose de profondément révélateur. Lorsqu’un système s’effondre, lorsqu’une institution se discrédite, lorsqu’une technologie provoque plus de dégâts que de bénéfices, la recherche du coupable s’oriente presque toujours dans la même direction. On incrimine le cadre. La loi. L’outil. L’architecture. Comme si le problème devait nécessairement être externe à l’humain, situé quelque part dans la mécanique elle-même, et non dans ceux qui la conçoivent, l’exploitent et la détournent. Cette tendance n’est pas innocente. Elle est une stratégie de survie intellectuelle. Admettre que le problème est l’humain, et non le système, reviendrait à reconnaître que les mêmes schémas se reproduiront indéfiniment, quels que soient les outils employés. Cela impliquerait aussi d’accepter une limite profondément inconfortable : aucune amélioration technique, aucune réforme institutionnelle, aucune innovation morale ne suffira à éliminer certains comportements. Ils sont structurels. Ils reviennent toujours.
L’histoire humaine est saturée de preuves en ce sens. Les institutions naissent rarement corrompues. Elles naissent avec des chartes, des règles, des intentions affichées. Elles promettent la stabilité, la justice, la protection. Puis, lentement, presque imperceptiblement, quelque chose glisse. Pas un effondrement brutal, mais une succession de petits ajustements. Une exception accordée pour des raisons pratiques. Une dérogation justifiée par l’urgence. Une concentration de pouvoir présentée comme temporaire. Jusqu’à ce que la règle ne soit plus qu’un décor, et que le système réel fonctionne ailleurs, à l’abri du regard public. Ce processus n’est ni accidentel ni exceptionnel. Il est inhérent à toute structure qui repose sur la capacité humaine à respecter des règles qu’elle a elle-même le pouvoir de modifier. Là où existe la possibilité d’ajuster, il existe la tentation d’abuser. Là où existe la tentation, l’abus finit toujours par se produire. Ce n’est pas une question de morale individuelle. C’est une question de dynamique de pouvoir.
La finance en est l’exemple le plus clair, peut-être parce qu’elle concentre à la fois la technique, l’abstraction et l’impact réel sur les vies humaines. Conçue à l’origine comme un outil de coordination et d’anticipation, elle s’est progressivement transformée en une architecture de capture. Capture de l’information, capture de la valeur, capture du risque. Les mécanismes se sont complexifiés, non pour servir l’intérêt collectif, mais pour masquer l’asymétrie croissante entre ceux qui comprennent le système et ceux qui le subissent. Produits volontairement opaques, règles écrites par ceux qui en bénéficient, pertes collectivisées, gains privatisés. Rien de tout cela n’est le fruit d’un bug technique. Tout cela est le produit d’un comportement humain parfaitement rationnel dans un cadre permissif. Lorsqu’un petit nombre d’individus possède le pouvoir de modifier les règles, ils finissent toujours par les adapter à leur avantage, puis par justifier ces adaptations par des récits sophistiqués.
La crypto, souvent présentée comme une rupture radicale, n’a pas échappé à ce schéma. Elle en a simplement offert une version plus rapide, plus visible, plus brutale. Là où la finance traditionnelle a mis des décennies à institutionnaliser ses dérives, l’écosystème crypto les a condensées en quelques années. Ego hypertrophiés, fondateurs charismatiques, promesses irréalistes, marketing agressif, influence achetée, projets vides portés par des récits grandiloquents. Le même bug, rejoué avec des outils neufs. Ce constat est essentiel, car il permet de dissiper une illusion persistante. Le problème n’est pas l’absence de régulation, ni l’excès de liberté, ni la jeunesse de la technologie. Le problème est l’humain placé dans un système où il peut influencer les règles à son profit. Toujours. Partout. Quelle que soit l’époque.
Face à cette répétition, beaucoup continuent pourtant de chercher une solution morale. Une gouvernance plus vertueuse. Une meilleure éducation financière. Une transparence accrue. Une régulation intelligente. Derrière ces propositions se cache la même croyance implicite : l’idée que l’humain, correctement encadré, finira par se comporter différemment. L’histoire n’a jamais validé cette hypothèse, mais elle continue d’être répétée, parce qu’elle est rassurante. Bitcoin ne partage pas cette croyance. Bitcoin ne repose pas sur l’espoir d’une amélioration morale collective. Il ne parie ni sur la sagesse des foules, ni sur la vertu des élites, ni sur l’éthique des dirigeants. Il part d’un constat plus austère, mais infiniment plus stable : l’homme ne changera pas. Il trichera s’il en a l’occasion. Il concentrera le pouvoir s’il le peut. Il justifiera ses abus par des récits, des urgences, des exceptions. Toujours.
Bitcoin ne cherche donc pas à corriger l’homme. Il l’encadre. Cette phrase contient toute la différence entre Bitcoin et la quasi-totalité des systèmes qui l’ont précédé. Là où d’autres reposent sur la confiance dans l’intention humaine, Bitcoin repose sur la défiance structurée. Il ne tente pas de rendre l’homme meilleur. Il lui retire simplement la capacité de nuire à la règle centrale. Il ne moralise pas. Il verrouille. Les règles sont définies à l’avance. Elles sont publiques. Elles sont vérifiables. Elles s’exécutent sans interprétation, sans arbitrage, sans possibilité de suspension. Elles ne reconnaissent ni le statut social, ni l’influence politique, ni la détresse économique. Elles ne savent pas qui vous êtes. Elles ne savent pas pourquoi vous agissez. Elles ne savent qu’une chose : l’état du système à un instant donné.
Cette froideur choque, parce qu’elle va à l’encontre de la manière dont les humains ont toujours exercé le pouvoir. Les sociétés humaines aiment l’exception. Elles aiment la possibilité d’intervenir, de corriger, d’ajuster la règle au nom d’un bien supérieur. Mais c’est précisément dans cet espace que naissent toutes les dérives. Chaque exception crée un précédent. Chaque précédent affaiblit la règle. Et chaque affaiblissement ouvre la voie à l’abus suivant.
Bitcoin ferme cet espace. Il ne connaît ni le contexte, ni l’urgence, ni la bonne intention. Il ne comprend pas les récits. Il ne reconnaît pas les justifications. Il ne réagit pas à la peur, à la colère ou à la compassion. Il applique la règle. Et il laisse les conséquences suivre leur cours. Cette ignorance volontaire est souvent perçue comme une absence d’humanité. Elle est en réalité une protection contre l’ingéniosité humaine lorsqu’elle se met au service de ses propres intérêts. Cela ne signifie pas que Bitcoin empêche tous les abus. Il n’empêche ni la cupidité, ni la spéculation, ni les arnaques construites à sa périphérie. Il n’empêche pas les erreurs humaines. Il ne prétend pas purifier quoi que ce soit. Il empêche une chose précise, et une seule : la modification discrétionnaire de la règle monétaire par une minorité.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est décisif. Dans un monde où presque tout repose sur la capacité de quelques-uns à ajuster les règles à leur avantage, un système qui refuse l’ajustement devient une anomalie. Il enlève aux humains leur outil favori : la justification. Il ne permet plus de dire que c’était nécessaire, temporaire, exceptionnel. Il applique la règle, et c’est tout. Bitcoin ne protège pas l’homme de lui-même. Il protège la règle de l’homme. Cette distinction est fondamentale, et elle explique pourquoi tant de critiques passent à côté du sujet. Elles reprochent à Bitcoin de ne pas empêcher ce qu’aucun système n’a jamais empêché : les comportements humains déviants. Mais ce n’est pas sa fonction. Sa fonction est plus modeste, et donc plus robuste. Offrir un cadre où ces comportements ne peuvent pas contaminer le cœur du système.
Bitcoin n’est pas une utopie. Il ne promet pas un monde meilleur. Il ne promet pas la justice. Il ne promet pas l’égalité. Il promet quelque chose de beaucoup plus restreint, et donc plus crédible : l’exécution prévisible d’une règle dans un environnement hostile. Là où d’autres systèmes s’effondrent parce qu’ils exigent trop de vertu, Bitcoin tient parce qu’il n’en exige aucune. Il n’attend pas que l’homme soit meilleur. Il s’organise comme s’il ne le serait jamais. Cette posture heurte l’orgueil humain. Elle refuse la promesse d’un avenir moralement supérieur. Elle refuse le récit du progrès éthique inévitable. Elle dit simplement que certaines failles sont structurelles, et qu’il vaut mieux les contourner que les nier. C’est une vision désenchantée, mais profondément réaliste.
Bitcoin ne sauvera pas l’humanité. Il ne la corrigera pas. Il ne la purifiera pas. Il fait quelque chose de plus discret, mais de plus durable. Il limite les dégâts à un endroit précis. Il fige une règle là où l’homme aurait toujours fini par la plier. Et dans un monde saturé de systèmes fondés sur la confiance, cette absence de confiance est peut-être sa contribution la plus honnête. Les humains resteront le bug. Bitcoin n’essaiera pas de les réparer. Il continuera. Bloc après bloc.