POURQUOI BITCOIN DÉRANGE MÊME CEUX QUI L’AIMENT

POURQUOI BITCOIN DÉRANGE MÊME CEUX QUI L’AIMENT

Il est tentant de croire que Bitcoin ne dérange que ceux dont il menace directement les intérêts. Les institutions financières traditionnelles, les États, les banques centrales, les intermédiaires historiques, tous ceux dont le pouvoir repose sur la capacité de contrôler la monnaie, d’en modifier les règles, d’en gérer la rareté et la distribution. Cette lecture est séduisante parce qu’elle simplifie le monde. Elle dessine une opposition claire entre un système ancien qui se défend et une innovation nouvelle qui avance. Elle permet de croire que la tension est extérieure, frontale, presque mécanique. Mais cette lecture est insuffisante. Elle rate quelque chose de beaucoup plus intime, de plus profond, de plus inconfortable. Bitcoin ne dérange pas uniquement ceux qui le combattent. Il dérange aussi ceux qui l’utilisent, ceux qui le défendent, ceux qui se reconnaissent en lui. Il les dérange non pas parce qu’il menace leur pouvoir, mais parce qu’il les prive de quelque chose que presque tous les systèmes humains offrent, consciemment ou non : un récit auquel se raccrocher.

Depuis toujours, l’être humain organise sa compréhension du monde à travers des histoires. Non pas par faiblesse intellectuelle, mais parce que le réel brut est difficilement supportable sans médiation. Les mythes, les religions, les idéologies, les récits nationaux, les projets politiques, les promesses économiques, tous remplissent la même fonction fondamentale : donner une forme intelligible à l’incertitude, transformer le chaos en trajectoire, faire croire que les événements s’inscrivent dans une logique plus vaste que l’instant présent. Ces récits ne sont pas nécessairement faux. Ils sont nécessaires. Ils permettent de tenir. Les systèmes modernes n’ont jamais échappé à cette logique. Les États se racontent comme des protecteurs. Les banques comme des stabilisateurs. Les entreprises technologiques comme des forces de progrès. Même les projets les plus techniques finissent par se doter d’une narration morale, d’une vision du monde, d’un futur souhaitable. Ce n’est pas un hasard. Sans récit, l’adhésion humaine s’effrite. Sans récit, l’engagement devient fragile. Sans récit, le sens se dissout.

Bitcoin arrive dans ce paysage saturé de narrations comme un objet étranger. Il ne propose pas d’histoire fondatrice au sens traditionnel. Il ne promet pas un avenir meilleur. Il ne décrit pas un monde plus juste, plus égalitaire, plus harmonieux. Il ne désigne pas de coupable ultime ni de salut final. Il n’offre aucune téléologie, aucune fin glorieuse à laquelle se projeter. Il ne dit pas où l’humanité va. Il ne dit même pas qu’elle va quelque part. Il se contente de fonctionner. Cette absence de récit central est profondément déstabilisante. Elle prive l’humain de ses repères habituels. Elle enlève le confort de la croyance, non seulement religieuse ou idéologique, mais plus largement la croyance dans le fait que les systèmes existent pour produire du sens. Bitcoin ne produit pas de sens. Il produit des blocs.

Même ceux qui comprennent cela intellectuellement ressentent souvent un malaise diffus. Ils cherchent instinctivement à combler ce vide. À projeter sur Bitcoin une intention, une morale, une mission historique. À lui attribuer un rôle plus vaste que celui qu’il occupe réellement. À le transformer en réponse globale à des problèmes qui le dépassent. Cette tentation n’est pas une erreur individuelle. Elle est un réflexe humain. On veut croire que Bitcoin “veut” quelque chose. Qu’il défend la liberté. Qu’il combat l’injustice. Qu’il protège les faibles contre les puissants. Qu’il incarne une forme de justice immanente. Ces récits sont séduisants. Ils rendent Bitcoin plus aimable, plus lisible, plus compatible avec le besoin humain de cohérence morale. Mais ils introduisent aussi une fragilité profonde. Car Bitcoin n’a pas d’intention.

Il n’a pas de volonté propre. Il ne fait pas de distinction entre le juste et l’injuste. Il ne reconnaît ni les victimes ni les coupables. Il n’arbitre pas. Il n’intervient pas. Il n’ajuste pas ses règles en fonction des conséquences humaines de leur application. Il ne sait rien du monde autrement que par l’état mathématique de son registre. Toute tentative de lui attribuer une posture morale est une projection. Cette projection crée une tension interne chez ceux qui l’adoptent. Ils oscillent entre une compréhension rationnelle de ce qu’est Bitcoin et un besoin émotionnel de lui donner un sens plus large. Entre l’acceptation de son indifférence et le désir qu’il soit porteur d’une cause. Entre la lucidité et l’espoir. Cette tension est rarement exprimée clairement, mais elle traverse une grande partie de l’écosystème.

C’est dans cet espace que naissent les tentatives d’humanisation de Bitcoin. Certains cherchent des figures à mettre en avant, des porte-parole, des intellectuels, des entrepreneurs, des leaders d’opinion censés incarner l’esprit du protocole. D’autres élaborent des récits historiques téléologiques, où Bitcoin serait l’aboutissement naturel d’un combat millénaire pour la liberté. D’autres encore le transforment en quasi-religion, avec ses dogmes, ses hérésies, ses rites et ses promesses implicites. Ces tentatives échouent toujours à long terme. Non pas parce qu’elles sont mal intentionnées, mais parce qu’elles contredisent la nature même de ce qu’elles cherchent à décrire. Dès qu’un récit devient central, il peut être attaqué. Dès qu’une figure est mise en avant, elle peut chuter. Dès qu’une morale est proclamée, elle peut être retournée contre le système. Bitcoin, précisément, avait éliminé ces points de faiblesse.

C’est là que réside son paradoxe le plus inconfortable. Ce qui fait sa solidité est aussi ce qui le rend difficile à aimer sans réserve. Bitcoin ne renvoie aucun miroir flatteur à ceux qui l’utilisent. Il ne récompense pas la vertu. Il ne punit pas le vice. Il n’offre aucune validation morale. Il n’y a pas de reconnaissance symbolique à en tirer, seulement des conséquences mécaniques. Cette absence de réciprocité émotionnelle est déroutante. L’humain est habitué à investir son énergie dans des systèmes qui, au moins symboliquement, lui répondent. Un État reconnaît ses citoyens. Une religion reconnaît ses fidèles. Une idéologie reconnaît ses militants. Bitcoin ne reconnaît personne. Il ne sait pas qui participe. Il ne sait pas pourquoi. Il ne distingue pas l’engagement sincère de l’opportunisme pur.

C’est précisément pour cela qu’il résiste à l’appropriation. Il ne peut pas être capturé par un récit dominant. Il ne peut pas être récupéré durablement par une idéologie. Il ne peut pas être transformé en symbole consensuel sans perdre ce qui fait sa nature. Toute tentative d’en faire un objet de foi finit par produire une dissonance. Bitcoin enlève quelque chose de fondamental à ceux qui s’en approchent : la possibilité de croire que le système leur doit quelque chose sur le plan du sens. Il ne promet pas que l’histoire ira dans le bon sens. Il ne promet pas que les sacrifices seront récompensés. Il ne promet pas que la vérité finira par triompher. Il ne promet rien.

Cette dépossession est difficile à accepter, même pour ceux qui comprennent rationnellement l’intérêt du protocole. Elle oblige à un rapport plus adulte, plus froid, plus désenchanté au monde. Elle force à renoncer à l’idée que les systèmes existent pour nous rassurer. Elle impose une responsabilité individuelle accrue, car il n’y a plus de récit collectif derrière lequel se réfugier. Bitcoin n’est pas un refuge existentiel. Il n’est pas une réponse au besoin de croire. Il n’est pas un mythe moderne. Il est une contrainte technique appliquée à un domaine précis.

Et accepter cela demande une maturité rare. Cela implique de renoncer à l’illusion que l’on fait partie d’une histoire plus grande que soi, que l’on œuvre pour une cause transcendante, que l’on se situe du “bon côté” de l’histoire. Bitcoin ne distribue pas de rôles. Il ne produit pas de héros. Il ne désigne pas d’élus. C’est pour cette raison qu’il dérange même ceux qui l’aiment. Parce qu’il les confronte à un vide narratif qu’ils ne peuvent pas combler sans le trahir. Parce qu’il les force à faire face à un monde où certaines structures fonctionnent sans se soucier de la manière dont elles sont perçues. Parce qu’il enlève le dernier refuge symbolique : la croyance que le système est porteur d’un sens moral.

Bitcoin ne remplace pas les mythes. Il ne les combat même pas. Il les rend simplement inutiles à l’endroit où il opère. Il continuera à fonctionner, indépendamment des récits que l’on tisse autour de lui, indépendamment de l’enthousiasme ou du rejet qu’il suscite, indépendamment de l’amour ou de la haine qu’on lui porte. Cette indifférence n’est ni une posture ni une stratégie. C’est sa nature. Et c’est précisément pour cela qu’il dérange. 

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