BITCOIN NE RASSURE PAS. IL ISOLE.
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Bitcoin n’est pas arrivé comme une promesse de réconfort. Il ne s’est jamais présenté comme un refuge émotionnel, ni comme un abri contre l’angoisse du monde contemporain. Contrairement à ce que beaucoup ont voulu projeter sur lui, Bitcoin ne protège pas du réel. Il n’adoucit pas les fractures. Il ne réconcilie pas. Il n’offre aucun récit collectif capable d’absorber les inquiétudes individuelles. Il se contente d’exister selon des règles qui ne tiennent aucun compte de nos besoins psychologiques.
Au départ, cette indifférence peut être perçue comme une force. Une forme de rigueur presque rassurante. Dans un monde saturé de discours, de promesses, de solutions temporaires et de narrations anxiogènes, l’existence d’un système qui ne parle pas, qui ne promet rien, qui ne cherche pas à convaincre, peut donner l’illusion d’un socle stable. Mais cette illusion ne dure pas. Car très vite, cette même indifférence devient inconfortable.
Bitcoin ne répond pas aux angoisses. Il ne comble pas les vides. Il ne fournit aucun mode d’emploi existentiel. Il ne dit pas comment vivre, comment s’organiser, comment espérer. Il ne donne aucun sens collectif clé en main. Et pour ceux qui s’y confrontent sérieusement, cette absence devient un point de rupture silencieux.
À mesure que Bitcoin s’impose comme un repère conceptuel, il provoque un décalage progressif avec le monde environnant. Pas un rejet brutal. Pas une opposition frontale. Mais une distance qui s’installe, presque malgré soi. Les conversations deviennent étranges. Les évidences partagées cessent de l’être. Les discours dominants semblent fonctionner, mais sonnent creux. On continue d’y participer, par habitude, par nécessité sociale, mais quelque chose ne colle plus.
Bitcoin ne crée pas ce décalage. Il le révèle.
Il révèle que la plupart des systèmes dans lesquels nous évoluons tiennent moins par leur solidité que par leur capacité à rassurer. L’argent, les institutions, les structures politiques et économiques ne cherchent plus à être justes ou cohérentes. Elles cherchent à maintenir un niveau acceptable de croyance collective. Bitcoin, en refusant ce jeu, expose cette mécanique sans jamais la commenter.
Ce refus a un coût. Et ce coût est rarement évoqué.
Être confronté à Bitcoin, ce n’est pas rejoindre une communauté chaleureuse. Ce n’est pas trouver une nouvelle identité sociale immédiatement valorisée. Ce n’est pas appartenir à un groupe qui offre reconnaissance et sécurité émotionnelle. C’est accepter de vivre avec une vérité structurelle froide, sans promesse de résolution. Une vérité qui ne s’adapte pas à nos fragilités humaines.
Bitcoin n’offre pas d’ennemi clair. Il ne désigne pas de coupable. Il ne fournit pas de récit manichéen dans lequel s’inscrire. Il ne dit pas qui a raison et qui a tort. Il se contente de montrer que certaines règles peuvent exister sans être ajustées à nos peurs, à nos urgences ou à nos besoins de consolation.
Cette posture isole.
Elle isole d’abord intérieurement. Parce qu’elle oblige à renoncer à certaines illusions nécessaires à la vie sociale moderne. L’illusion que quelqu’un, quelque part, contrôle la situation. L’illusion que les ajustements permanents garantissent une forme de stabilité. L’illusion que le système saura toujours corriger ses propres excès. Bitcoin ne contredit pas ces illusions. Il les rend simplement impossibles à maintenir intactes.
À partir de là, il devient difficile de participer pleinement aux récits dominants sans ressentir une forme de dissonance. Les discours politiques semblent mécaniques. Les promesses économiques paraissent provisoires. Les débats publics tournent en boucle autour de symptômes sans jamais toucher aux structures. Bitcoin, silencieusement, enlève la possibilité de croire naïvement à ces mises en scène.
Cette lucidité n’est pas confortable. Elle n’est pas héroïque. Elle ne donne pas de sentiment de supériorité durable. Elle crée surtout une fatigue sourde. Celle de voir le monde continuer comme avant, tout en sachant qu’il repose sur des équilibres artificiels, maintenus par des ajustements constants et une confiance de plus en plus fragile.
Bitcoin ne propose aucun refuge face à cette fatigue. Il ne dit pas comment la gérer. Il n’offre aucun espace de décompression collective. Il ne rassemble pas autour d’un projet commun fédérateur. Il laisse chacun seul avec ce qu’il révèle. C’est là que réside sa dimension profondément isolante. Contrairement à d’autres idéologies, Bitcoin ne remplace pas une croyance par une autre. Il ne substitue pas un récit à un ancien récit. Il retire simplement certaines certitudes sans en fournir de nouvelles. Il laisse un vide que chacun doit apprendre à habiter seul. Et ce vide n’est pas toujours facile à supporter.
Beaucoup tentent de le combler. En transformant Bitcoin en drapeau. En l’entourant de slogans. En le chargeant de promesses qu’il n’a jamais faites. En le projetant comme un sauveur, une solution universelle, une réponse morale. Ces tentatives révèlent surtout une difficulté à accepter ce que Bitcoin est réellement : un système indifférent aux attentes humaines.
Ceux qui dépassent cette phase découvrent autre chose. Une solitude plus calme, mais plus profonde. Une distance assumée avec les récits collectifs. Une capacité à observer sans adhérer complètement. Une forme de retrait intérieur, pas par mépris, mais par lucidité. Bitcoin ne pousse pas à l’isolement social volontaire. Il n’incite pas à se couper du monde. Mais il rend plus difficile l’adhésion totale aux fictions nécessaires au bon fonctionnement de ce monde. Et cette difficulté crée, de fait, une séparation invisible.
On vit toujours dans la même société. On utilise les mêmes outils. On parle la même langue. Mais on ne vit plus dans le même récit. Et cette différence, même silencieuse, même discrète, suffit à isoler. Bitcoin ne propose aucun collectif compensatoire. Il n’offre pas de communauté structurée capable d’absorber cette solitude. Les rencontres existent, les échanges aussi, mais ils ne remplacent pas un récit partagé à grande échelle. Bitcoin n’a pas vocation à créer une nouvelle normalité sociale. Il existe en marge, par construction.
Cette marginalité n’est pas un défaut. Elle est une conséquence logique.
Bitcoin n’est pas conçu pour intégrer. Il est conçu pour résister. Résister à la pression politique. Résister à l’arbitraire. Résister à la tentation de l’adaptation permanente. Cette résistance structurelle implique une forme de distance avec le monde tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il faut accepter que Bitcoin ne rende pas heureux. Qu’il ne rende pas serein. Qu’il n’apporte pas de paix intérieure automatique. Il ne fait que poser un cadre immuable dans un environnement instable. Ce cadre peut être rassurant intellectuellement, mais il n’apporte aucune chaleur humaine.
Et pourtant, malgré cette solitude, malgré cette absence de consolation, Bitcoin tient. Il tient précisément parce qu’il ne cherche pas à répondre aux besoins émotionnels. Il ne dépend pas de l’adhésion affective. Il ne repose pas sur l’enthousiasme collectif. Il n’a pas besoin d’être aimé pour fonctionner. Cette indépendance radicale le rend étrangement solide dans un monde où tout ce qui promet trop finit par s’effondrer sous le poids de ses propres promesses.
Bitcoin isole, mais il clarifie. Il sépare, mais il stabilise. Il ne rassemble pas, mais il tient. Il force chacun à faire un choix silencieux. Continuer à vivre dans les récits collectifs en pleine conscience de leurs limites, ou accepter une forme de solitude intérieure en échange d’un rapport plus direct aux structures réelles. Ce choix n’est jamais formulé explicitement. Il se fait progressivement, presque malgré soi.
Bitcoin ne demande pas d’y croire. Il ne demande pas d’y adhérer. Il ne demande rien. Il est là. Et cette présence suffit à révéler ce que beaucoup préfèreraient ne pas voir. Dans un monde saturé de promesses, Bitcoin est une absence de promesse. Dans un monde qui cherche des refuges, Bitcoin est une exposition. Dans un monde qui valorise l’appartenance, Bitcoin introduit une distance. Il ne rassure pas. Il isole. Et c’est peut-être précisément pour cela qu’il traverse le temps sans se dissoudre.