BITCOIN NE TE RENDRA PAS MEILLEUR
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Il y a une idée implicite qui circule dans l’écosystème Bitcoin, rarement formulée mais profondément intégrée dans les comportements, les discours et les postures. Une idée silencieuse, presque honteuse parfois, mais bien réelle : comprendre Bitcoin rendrait meilleur. Plus lucide, plus responsable, plus courageux, plus libre. Comme si la découverte d’un protocole monétaire suffisait à élever l’individu moralement, à l’arracher aux illusions communes, à le placer d’un cran au-dessus du reste du monde. Cette idée n’est presque jamais revendiquée frontalement, mais elle transpire partout : dans le ton employé, dans le mépris à peine voilé pour les “normies”, dans la certitude tranquille de ceux qui pensent avoir vu ce que les autres refusent encore de regarder.
Et pourtant, il faut le dire clairement, sans détour, sans précaution inutile : Bitcoin ne te rendra pas meilleur. Il ne te rendra ni plus juste, ni plus humble, ni plus sage. Il peut même produire l’effet inverse. Il peut durcir. Il peut enfermer. Il peut transformer une quête de souveraineté en une posture défensive, une recherche de vérité en dogme, une compréhension technique en identité rigide. Ce n’est pas une critique du protocole. C’est une critique de ce que certains en font.
Il y a un moment précis dans le parcours de nombreux bitcoiners. Un moment de bascule. Au début, il y a la curiosité. Puis l’étonnement. Puis la fascination. Puis la compréhension progressive de ce qu’est réellement Bitcoin, de ce qu’il implique, de ce qu’il révèle sur la monnaie, le pouvoir, l’État, la dette, le temps. Ce moment est souvent vécu comme une révélation. Un voile qui se déchire. Une sortie de la caverne. Et cette métaphore n’est pas anodine : celui qui sort de la caverne revient rarement sans mépris pour ceux qui y sont encore enchaînés. C’est ici que le piège se referme.
La compréhension de Bitcoin peut facilement se transformer en sentiment de supériorité morale. Non pas parce que le protocole l’exige, mais parce que l’humain y est naturellement enclin. Avoir compris ce que d’autres n’ont pas compris devient un marqueur identitaire. La lucidité devient un capital symbolique. Et très vite, sans même s’en rendre compte, certains cessent de parler de Bitcoin comme d’un outil pour commencer à parler d’eux-mêmes à travers Bitcoin. Ils ne défendent plus une architecture monétaire. Ils défendent leur position dans le monde.
Le bitcoiner “éveillé” se distingue alors du reste de la population non seulement par ses choix financiers, mais par son regard sur les autres. Ceux qui utilisent encore des banques sont naïfs. Ceux qui parlent d’altcoins sont perdus. Ceux qui s’intéressent au prix sont superficiels. Ceux qui refusent la self-custody sont lâches ou paresseux. Et dans cette hiérarchie implicite, le bitcoiner le plus pur, le plus maximaliste, le plus austère, occupe évidemment le sommet. Non pas parce qu’il est plus vertueux, mais parce qu’il a internalisé une norme qu’il confond avec une valeur morale.
La souveraineté devient alors un masque. Un mot noble, puissant, incontestable, derrière lequel peut se cacher un ego hypertrophié. “Je suis souverain” cesse de décrire une relation technique entre un individu et ses clés privées, pour devenir une affirmation existentielle : je suis plus responsable que toi, plus adulte que toi, plus conscient que toi. Or, il n’y a rien de plus dangereux qu’un ego qui se croit légitimé par un système qu’il ne contrôle pas.
Bitcoin est un protocole indifférent. Il ne récompense pas la vertu. Il ne punit pas la médiocrité. Il valide des blocs. Il applique des règles. Il ignore totalement la psychologie, la morale, l’intention. Pourtant, certains lui prêtent des vertus quasi spirituelles. Ils parlent de “vérité”, de “pureté”, de “justesse”. Ils projettent sur Bitcoin ce qu’ils aimeraient être eux-mêmes. Et lorsque la projection est trop forte, la dissonance devient insupportable. Alors, au lieu de se remettre en question, ils durcissent le discours.
C’est ainsi que naît le maximalisme rigide. Non pas comme une position rationnelle sur la supériorité technique de Bitcoin, mais comme une forteresse identitaire. Tout ce qui n’est pas Bitcoin devient suspect. Toute nuance devient trahison. Toute critique devient attaque. Le monde se divise en deux camps : ceux qui ont compris et ceux qui n’ont pas encore compris. Cette vision binaire est confortable. Elle simplifie. Elle rassure. Mais elle appauvrit radicalement la pensée.
Comprendre un système n’a jamais suffi à rendre quelqu’un sage. L’histoire est remplie d’ingénieurs brillants, de techniciens hors pair, de stratèges lucides, qui étaient pourtant profondément aveugles à eux-mêmes. La compréhension intellectuelle n’est pas une transformation intérieure. Elle peut même devenir un obstacle, si elle nourrit l’illusion de complétude. Celui qui pense avoir compris cesse souvent d’écouter. Celui qui cesse d’écouter cesse d’évoluer.
Bitcoin attire naturellement les esprits analytiques, méfiants, indépendants. Des qualités précieuses. Mais ces qualités ont un envers. L’esprit critique peut devenir cynisme. L’indépendance peut devenir isolement. La méfiance peut devenir fermeture. Et lorsque ces traits sont renforcés par un environnement discursif qui valorise la dureté, la radicalité, l’intransigeance, ils peuvent produire des individus techniquement solides mais humainement appauvris.
Il suffit d’observer certains espaces de discussion Bitcoin pour s’en rendre compte. Le ton est souvent sec. L’ironie méprisante. La pédagogie absente. La patience inexistante. On ne cherche plus à comprendre l’autre, mais à le corriger. On ne transmet plus, on juge. On ne dialogue plus, on assène. Et paradoxalement, cette posture est souvent justifiée au nom de la “vérité”. Comme si la vérité autorisait la brutalité. Comme si avoir raison dispensait d’être humain.
Ce glissement est d’autant plus insidieux qu’il est rarement conscient. Peu de bitcoiners se lèvent le matin en se disant qu’ils vont devenir arrogants. Au contraire, beaucoup pensent sincèrement agir pour le bien, pour la clarté, pour la rigueur intellectuelle. Mais la frontière entre rigueur et rigidité est mince. Et Bitcoin, par sa nature même, n’offre aucun garde-fou psychologique. Il n’enseigne pas l’humilité. Il n’apprend pas la compassion. Il ne corrige pas les excès de l’ego. Il les ignore.
Il y a aussi une tentation très forte de remplacer un vide par un autre. Beaucoup arrivent à Bitcoin après une rupture. Une rupture avec les institutions, avec le récit politique dominant, avec la promesse du progrès, avec la confiance dans le système. Bitcoin apparaît alors comme un refuge. Un socle. Un repère stable dans un monde perçu comme incohérent. Et ce refuge peut rapidement devenir une identité de substitution. Là où il y avait autrefois une religion, une idéologie politique ou une foi dans le progrès, il y a désormais le protocole.
Le problème n’est pas d’avoir des convictions fortes. Le problème est de confondre conviction et fermeture. Une conviction vivante est capable de doute, d’ajustement, de dialogue. Une idéologie, elle, se rigidifie. Elle se défend. Elle se protège. Elle ne supporte plus la contradiction. Et Bitcoin, paradoxalement, peut devenir le support idéal de cette rigidification, précisément parce qu’il est perçu comme mathématique, objectif, indiscutable. “Le code ne ment pas” devient alors une arme rhétorique, utilisée pour disqualifier toute réflexion qui dépasse le strict cadre technique.
Mais comprendre Bitcoin, ce n’est pas comprendre l’humain. Comprendre la rareté numérique ne signifie pas comprendre le désir. Comprendre la politique monétaire ne signifie pas comprendre la peur. Comprendre la self-custody ne signifie pas comprendre la fragilité psychologique de ceux qui délèguent. Beaucoup de bitcoiners oublient cela. Ils projettent leur propre trajectoire sur les autres, sans tenir compte des différences de contexte, de culture, de capacité, de tolérance au risque.
La souveraineté n’est pas une obligation morale universelle. C’est un choix. Un choix exigeant. Un choix qui demande du temps, de l’attention, de la discipline. Et tout le monde n’a pas les mêmes ressources, ni les mêmes priorités. Refuser de le voir, c’est réduire l’autre à une caricature. C’est confondre exigence personnelle et norme universelle. C’est oublier que la liberté n’est pas une injonction, mais une possibilité.
Il y a enfin une forme de solitude qui s’installe chez certains bitcoiners. Une solitude choisie au départ, assumée, revendiquée. Puis une solitude subie. À force de ne plus tolérer l’imperfection, la contradiction, la lenteur des autres, ils se retrouvent entourés uniquement de ceux qui pensent exactement comme eux. Le monde se réduit. Le discours se répète. Les idées tournent en boucle. Et ce qui ressemblait à une élévation devient une stagnation.
Bitcoin n’est pas responsable de cela. Le protocole n’y est pour rien. Il n’a jamais prétendu transformer les individus moralement. Il ne promet rien. Il fonctionne. Point. La responsabilité est entièrement humaine. Elle réside dans la manière dont chacun intègre Bitcoin dans sa vie, dans son identité, dans son rapport aux autres. Bitcoin peut être un outil d’émancipation ou un miroir grossissant des défauts déjà présents. Il amplifie plus qu’il ne corrige.
Reconnaître que Bitcoin ne te rendra pas meilleur n’est pas une défaite. C’est une libération. Cela permet de sortir de la posture, de relâcher la tension, de réintroduire de l’humilité là où l’ego avait pris trop de place. Cela permet de comprendre que la sagesse ne se trouve pas dans un protocole, mais dans la manière de vivre avec ce que l’on comprend. Que la lucidité économique ne remplace pas le travail intérieur. Que la souveraineté monétaire n’est qu’un fragment de la souveraineté personnelle.
Bitcoin peut t’aider à mieux voir le monde. Il peut t’aider à te protéger. Il peut t’aider à reprendre une part de contrôle. Mais il ne fera pas le travail à ta place. Il ne t’apprendra pas à aimer. Il ne t’apprendra pas à écouter. Il ne t’apprendra pas à douter de toi-même. Et si, après avoir “compris” Bitcoin, tu te retrouves plus dur, plus fermé, plus méprisant, alors le problème n’est pas dans le monde, ni dans les autres. Il est dans la confusion entre compréhension et sagesse.
Le véritable défi n’est pas de comprendre Bitcoin. Beaucoup y arrivent. Le défi est de ne pas se perdre en chemin. De ne pas transformer une prise de conscience en armure. De ne pas confondre lucidité et supériorité. De rester humain dans un système qui n’en a rien à faire de ce que tu es. Bitcoin ne te rendra pas meilleur. Mais il peut te révéler. Et ce qu’il révèle n’est pas toujours flatteur.
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