LA TRACE
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Il y a toujours un moment précis où quelque chose bascule, rarement avec fracas, presque jamais avec des cris, mais avec un glissement imperceptible, une phrase votée à huis clos, un amendement noyé dans un texte technique, un mot ajouté à un code déjà trop épais pour être lu par ceux qu’il concerne réellement. Ce moment n’est pas spectaculaire. Il est administratif. Et pourtant, il est décisif.
Obliger à déclarer un portefeuille crypto auto-hébergé n’est pas une mesure fiscale parmi d’autres. Ce n’est pas une ligne de plus dans une déclaration annuelle. Ce n’est pas un ajustement comptable. C’est une rupture silencieuse entre l’individu et ce qu’il possède, une tentative de réinscrire la détention privée dans le champ du regard permanent, une volonté assumée de laisser une trace là où, jusqu’ici, il n’y avait qu’un silence volontaire.
La justification officielle est connue. Elle est toujours la même. La lutte contre la fraude. La nécessité de visibilité. L’équité fiscale. Des mots propres, abstraits, déconnectés de toute expérience vécue. Des mots qui flottent au-dessus du réel sans jamais s’y confronter. Car dans le réel, posséder un portefeuille auto-hébergé n’a rien d’un acte spéculatif ou délictueux. C’est, le plus souvent, une démarche lente, presque intime, qui commence par une défiance, se poursuit par une curiosité, et se termine par une prise de responsabilité.
Celui qui choisit l’auto-hébergement ne le fait pas pour se cacher. Il le fait parce qu’il a compris que déléguer la garde de ses actifs, c’est accepter une dépendance structurelle, une vulnérabilité permanente, une exposition à des règles changeantes, à des intermédiaires faillibles, à des systèmes qui promettent la sécurité tout en la conditionnant à l’obéissance. Il le fait parce qu’il a compris que la souveraineté n’est pas un slogan, mais un fardeau, et que ce fardeau commence par la gestion de ses propres clés.
Ce geste-là, pourtant, est désormais perçu comme suspect. Non pas parce qu’il produit un dommage. Non pas parce qu’il génère une fraude identifiable. Mais parce qu’il échappe. Parce qu’il ne laisse pas de trace automatique. Parce qu’il ne s’inscrit pas spontanément dans les bases de données administratives. Dans l’imaginaire de l’État moderne, ce qui n’est pas immédiatement visible devient un angle mort à corriger. Et corriger, ici, signifie obliger à déclarer.
Déclarer quoi, exactement. Une valeur. Une estimation. Un chiffre posé sur une réalité mouvante, volatile, dépendante d’un marché que personne ne contrôle et que l’administration elle-même ne comprend que très partiellement. Déclarer sans fait générateur d’impôt. Déclarer sans cession. Déclarer sans revenu. Déclarer simplement parce que l’on détient, parce que l’on conserve, parce que l’on a choisi de ne pas confier.
Ce renversement est fondamental. Jusqu’ici, dans l’histoire fiscale moderne, la déclaration portait sur des flux, sur des revenus, sur des gains réalisés, sur des transmissions. Jamais sur la simple existence d’un bien détenu hors système, sans intermédiaire, sans rendement obligatoire. L’or conservé chez soi n’est pas déclaré. Les bijoux, les œuvres d’art, l’argent liquide ne le sont pas davantage. Il existe, dans le droit implicite des sociétés libres, une frontière entre la fiscalité et l’intimité patrimoniale. Cette frontière est aujourd’hui attaquée frontalement, mais uniquement pour un type d’actif précis.
Pourquoi celui-là. Parce qu’il est numérique. Parce qu’il est nouveau. Parce qu’il incarne une rupture idéologique plus qu’un enjeu budgétaire réel. La crypto, et plus encore Bitcoin, cristallise une peur diffuse chez les institutions : la peur de la désintermédiation, la peur de la vérification individuelle, la peur d’un monde où l’autorité ne découle plus de la centralisation mais du protocole.
Alors on réagit comme toujours face à ce qui dérange. On encadre. On requalifie. On assimile. Un portefeuille devient un compte. Une clé devient un actif financier. Une détention privée devient une information fiscale. Et l’on prétend ainsi avoir résolu le problème, alors même que l’on n’a fait que déplacer la question.
Car cette obligation est, en pratique, inapplicable. L’administration ne peut pas vérifier l’existence d’un portefeuille auto-hébergé. Elle ne peut pas contrôler la valeur déclarée. Elle ne peut pas auditer la sincérité de l’estimation. Elle ne peut pas distinguer une erreur honnête d’une omission volontaire. Tout repose sur une auto-déclaration sans cadre clair, sans méthodologie standardisée, sans capacité réelle de contrôle. Ce n’est pas un outil de collecte. C’est un instrument de pression.
Mais l’aspect le plus grave n’est pas juridique. Il est humain. Déclarer un portefeuille auto-hébergé, ce n’est pas déclarer un revenu abstrait. Ce n’est pas déclarer une ligne sur un compte bancaire distant. C’est déclarer l’existence d’un capital directement mobilisable, transférable, irréversible. C’est déclarer un potentiel de contrainte. C’est rendre visible ce qui, jusqu’ici, était protégé par l’opacité naturelle de la détention directe.
Dans un monde idéal, cela ne poserait aucun problème. Dans un monde où les données seraient parfaitement protégées, où les administrations seraient hermétiques aux fuites, où les bases sensibles ne seraient jamais compromises, où l’information ne circulerait pas au-delà de son usage strictement légal. Mais ce monde n’existe pas. Il n’a jamais existé.
Les fuites de données sont devenues la norme. Les bases médicales, fiscales, judiciaires sont régulièrement exposées, vendues, exploitées. Chaque nouvelle centralisation d’informations sensibles crée une surface d’attaque supplémentaire. Et ici, l’information n’est pas anodine. Elle associe un nom, une valeur, une temporalité. Elle désigne implicitement une cible.
Les enlèvements liés aux cryptomonnaies ne sont plus une hypothèse théorique. Ils existent. Ils augmentent. Ils exploitent précisément cette asymétrie entre la visibilité administrative et la vulnérabilité individuelle. Rendre obligatoire la déclaration des portefeuilles auto-hébergés, c’est accepter de déplacer le risque du système vers les individus, vers leurs familles, vers leur intimité physique.
Face à cela, la réponse institutionnelle est toujours la même. Le déni. Le mépris. L’accusation de paranoïa. Comme si l’histoire récente n’avait rien enseigné. Comme si la violence n’était qu’une abstraction statistique. Comme si la responsabilité de l’État s’arrêtait à la promulgation du texte, et non à ses conséquences réelles.
Ce texte crée une situation impossible pour ceux qui ont choisi la prudence et la responsabilité. Ceux qui ont quitté les plateformes centralisées. Ceux qui ont refusé la facilité au profit de la maîtrise. Ceux qui ont compris que la souveraineté numérique ne se délègue pas. Il les force à choisir entre la conformité administrative et la sécurité personnelle, entre la légalité formelle et la protection concrète de leurs proches. Ce choix n’est pas un progrès démocratique. C’est une violence douce, feutrée, technocratique, qui ne dit jamais son nom.
Il révèle surtout une incompréhension profonde de ce qu’est Bitcoin. Bitcoin n’est pas un actif à surveiller. Ce n’est pas un marché à réguler comme les autres. C’est une réponse à un excès de contrôle. Une réponse à une inflation normative. Une réponse à un monde où tout doit être vu, tracé, archivé, justifié.
Le protocole, lui, ne demande rien. Il ne collecte aucune donnée personnelle. Il n’exige aucune identité. Il ne conditionne pas l’accès à une déclaration préalable. Il fonctionne dans un silence mathématique, indifférent aux frontières, aux lois nationales, aux amendements votés en commission. Il avance, bloc après bloc, avec une neutralité qui dérange profondément ceux dont le pouvoir repose sur la centralisation de l’information.
Ce texte ne mettra pas fin à l’auto-hébergement. Il ne réduira pas la fraude. Il ne rendra pas le système plus juste. Il produira autre chose. Une fuite. Une fracture. Une défiance accrue. Les capitaux les plus mobiles partiront. Les plus prudents se tairont. Les plus exposés paieront. Et l’État, en cherchant à tout voir, finira par ne plus rien comprendre.
Car il y a une limite à la surveillance avant qu’elle ne devienne contre-productive. Une limite à la traçabilité avant qu’elle ne dissolve la confiance. Une limite à la volonté de contrôle avant qu’elle ne transforme des citoyens responsables en silhouettes silencieuses.
Ce texte est un symptôme. Le symptôme d’un système qui ne supporte plus l’existence de zones autonomes. Qui ne tolère plus l’idée que certains puissent vérifier sans demander, posséder sans déclarer, conserver sans se signaler.
Dans l’histoire, les listes n’ont jamais été neutres. Elles commencent toujours par une intention rationnelle. Elles finissent toujours par une stigmatisation. Ici, la liste ne vise pas des criminels. Elle vise des détenteurs. Des individus ordinaires qui ont fait un choix technique devenu, malgré eux, un acte politique.
Bitcoin survivra à cette loi. Il survivra à toutes les lois de ce type. La question n’est pas là. La question est de savoir ce que la France choisit de sacrifier en chemin. Sa capacité à accepter la responsabilité individuelle. Sa tolérance envers la dissidence silencieuse. Sa compréhension de ce que signifie réellement la liberté à l’ère numérique. Car à force de vouloir tout tracer, on finit par effacer ce qui compte le plus. La confiance. La dignité. Et le droit fondamental de posséder sans être désigné.
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