BITCOIN VS SHITCOINS
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Les shitcoins sont nés de ce malaise. Dès l’instant où Bitcoin a cessé d’être compris comme un jeu, il a commencé à être évité. Trop lent. Trop austère. Trop exigeant. Trop peu spectaculaire. Alors on a inventé autre chose. Puis encore autre chose. Chaque nouveau token n’était pas une réponse à un problème technique réel, mais une tentative de rendre l’expérience plus confortable, plus excitante, plus vendable. Le marché des shitcoins n’est pas un marché d’innovation. C’est un marché de compensation psychologique.
Bitcoin ne flatte pas l’ego. Les shitcoins, si. Ils permettent de se sentir plus intelligent que la masse, plus rapide que le marché, plus audacieux que les autres. Ils créent une illusion de contrôle là où Bitcoin impose une humilité radicale. Dans Bitcoin, personne ne te doit rien. Aucun développeur ne viendra sauver ton erreur. Aucun hard fork magique ne réparera une mauvaise décision. Dans les shitcoins, au contraire, tout est conçu pour maintenir l’illusion qu’un groupe, une équipe, un leader ou une roadmap pourra toujours rattraper le réel.
Cette différence explique pourquoi Bitcoin est lentement adopté par des individus de plus en plus silencieux, tandis que les shitcoins attirent une foule bruyante, surexcitée, toujours en quête du prochain récit. Bitcoin ne récompense pas l’agitation. Les shitcoins en vivent. Chaque tweet, chaque annonce, chaque partenariat est un carburant. Le silence est un danger pour eux. Bitcoin, lui, prospère dans l’indifférence.
Il faut comprendre que Bitcoin ne cherche pas à remplacer quoi que ce soit au sens spectaculaire. Il n’a pas vocation à “tuer” les banques, ni à renverser les États, ni à créer une nouvelle élite technologique. Il se contente de proposer un registre de vérité incorruptible. C’est précisément pour cela qu’il est si difficile à accepter. Il ne laisse aucun espace à l’interprétation. Les règles sont connues, publiques, immuables sans consensus massif. Il n’y a pas de marketing possible face à cela.
Les shitcoins, au contraire, sont malléables. Ils peuvent changer de discours, de cap, de promesse. Ils peuvent pivoter, se renommer, se rebrander. Ils s’adaptent aux modes, aux peurs, aux opportunités de marché. Ils fonctionnent comme des startups narratives plus que comme des systèmes monétaires. Leur valeur ne repose pas sur une vérité structurelle, mais sur une adhésion collective temporaire. Tant que le récit tient, le prix tient. Quand le récit s’effondre, il ne reste rien.
Bitcoin ne dépend pas de l’adhésion. Il fonctionne même si personne n’en parle. Même si personne n’y croit. Même si personne ne l’aime. C’est là toute sa singularité. Il ne cherche pas la validation sociale. Il ne cherche pas l’adoption émotionnelle. Il n’a pas besoin d’être populaire pour être efficace. Les shitcoins, eux, meurent dès que l’attention se détourne.
Cette opposition révèle quelque chose de plus profond que la simple question technologique. Elle révèle une fracture anthropologique. Bitcoin attire des individus capables de vivre avec l’incertitude sans la masquer. Des individus capables d’accepter une vérité inconfortable sans chercher à la contourner. Les shitcoins attirent ceux qui ont besoin d’un récit permanent pour supporter l’attente, la volatilité, la lenteur du réel.
Dans Bitcoin, le temps est une donnée centrale. Le temps long. Le temps qui ne se négocie pas. Le temps qui impose la patience et l’humilité. Dans les shitcoins, le temps est compressé, accéléré, manipulé. Tout est cycle, hype, pump, dump. L’horizon n’est jamais stable. Il se déplace sans cesse pour éviter la confrontation avec le vide.
Il est tentant de croire que les shitcoins sont une étape nécessaire, un passage obligé avant Bitcoin. C’est parfois vrai, mais pas toujours. Beaucoup s’y perdent définitivement. Non pas par manque d’intelligence, mais parce que les shitcoins offrent exactement ce que Bitcoin refuse : un espace où l’ego peut prospérer sans être remis en cause. Où l’on peut attribuer ses échecs au marché, aux baleines, aux manipulations, plutôt qu’à ses propres décisions.
Bitcoin ne permet pas cette fuite. Il agit comme un miroir. Il renvoie l’individu à ses choix, à sa discipline, à sa capacité à assumer les conséquences. C’est pour cela qu’il est si souvent rejeté, même par ceux qui prétendent le comprendre. Comprendre Bitcoin intellectuellement est facile. L’accepter existentiellement est une autre affaire.
Les shitcoins promettent une communauté. Bitcoin impose une solitude. Pas une solitude sociale, mais une solitude décisionnelle. Personne ne peut acheter, vendre, sécuriser ou conserver Bitcoin à ta place sans t’exposer à un risque. Cette responsabilité totale est insupportable pour beaucoup. Les shitcoins offrent l’illusion inverse : une équipe, un leader, une vision partagée. Quelqu’un à blâmer si tout s’effondre.
Cette dynamique explique aussi pourquoi Bitcoin est souvent traité comme un simple actif spéculatif, y compris par ceux qui se disent maximalistes. Transformer Bitcoin en produit financier est une façon de l’apprivoiser, de le rendre compatible avec les réflexes anciens. Les shitcoins n’ont pas ce problème. Ils sont nés comme des produits. Leur finalité est d’être échangés, arbitrés, liquidés. Bitcoin n’est pas né pour ça. C’est une conséquence secondaire, pas une essence.
À mesure que le temps passe, cette différence devient de plus en plus visible. Les cycles se succèdent, les projets disparaissent, les promesses s’évaporent. Bitcoin, lui, continue. Il n’évolue pas vite. Il n’évolue pas pour plaire. Il évolue quand c’est nécessaire, et seulement quand un consensus extrêmement large se forme. Cette lenteur est perçue comme une faiblesse par ceux qui confondent mouvement et progrès.
En réalité, Bitcoin est probablement l’un des systèmes les plus conservateurs jamais conçus. Et c’est précisément ce conservatisme qui le rend révolutionnaire. Il ne cherche pas à améliorer l’humain. Il ne cherche pas à corriger ses travers. Il se contente de créer un cadre dans lequel les mensonges coûtent cher, les erreurs sont définitives, et la discipline est récompensée à long terme.
Les shitcoins, eux, tentent d’adapter le système aux faiblesses humaines. Ils veulent réduire la friction, simplifier la responsabilité, lisser les conséquences. Ils veulent rendre le monde plus confortable sans en changer les fondations. Bitcoin fait l’inverse. Il change les fondations et laisse l’inconfort faire son œuvre.
Il est important de comprendre que cette opposition n’est pas morale. Il ne s’agit pas de dire que les utilisateurs de shitcoins sont stupides ou immoraux. Il s’agit de constater que Bitcoin et les shitcoins ne répondent pas aux mêmes besoins psychologiques. L’un s’adresse à ceux qui acceptent la contrainte comme un outil de vérité. Les autres s’adressent à ceux qui cherchent encore une échappatoire.
Avec le temps, beaucoup cessent de parler. Pas par lassitude technique, mais par fatigue existentielle. Expliquer Bitcoin à quelqu’un qui ne veut qu’un nouveau récit est inutile. Argumenter face à une promesse est vain. Bitcoin ne se vend pas. Il se découvre, souvent trop tard, souvent après une série d’erreurs coûteuses ailleurs.
C’est peut-être là la frontière la plus nette entre Bitcoin et les shitcoins. Bitcoin n’a pas besoin de convaincre. Les shitcoins n’existent que par la conviction des autres. Bitcoin survivra à l’indifférence. Les shitcoins meurent du silence.
À mesure que la régulation progresse, que les cadres administratifs se durcissent, que les récits s’épuisent, cette différence deviendra encore plus visible. Les projets qui reposaient sur la promesse disparaîtront ou se conformeront jusqu’à perdre toute substance. Bitcoin, lui, continuera à produire des blocs. Indifférent aux lois, aux opinions, aux cycles médiatiques.
Bitcoin contre les shitcoins n’est donc pas un combat de marché. C’est un révélateur. Un révélateur de maturité. De rapport au temps. De capacité à vivre sans filet. Ceux qui resteront ne seront pas nécessairement les plus riches, ni les plus visibles. Ce seront ceux qui auront accepté que Bitcoin n’est pas là pour les rassurer, mais pour les confronter. Et c’est précisément pour cela qu’il ne peut pas être remplacé.