POURQUOI BITCOIN NE SERA JAMAIS POPULAIRE

POURQUOI BITCOIN NE SERA JAMAIS POPULAIRE

Bitcoin n’a jamais été conçu pour plaire. Il n’a pas été pensé pour séduire, rassurer ou s’intégrer harmonieusement dans les habitudes existantes. Dès son origine, il s’est présenté comme un objet froid, exigeant, silencieux, presque hostile à l’utilisateur ordinaire. Et c’est précisément pour cette raison qu’il fonctionne. Là où les technologies populaires cherchent l’adhésion, Bitcoin impose la responsabilité. Là où les systèmes de masse promettent la simplicité, il introduit la complexité comme un filtre. Là où le monde moderne organise tout autour de la délégation, Bitcoin réintroduit brutalement la charge individuelle.

L’histoire récente est remplie de technologies dites révolutionnaires qui ont connu le succès précisément parce qu’elles ont déchargé l’utilisateur de toute responsabilité réelle. Les réseaux sociaux ont libéré la parole en supprimant le coût de la publication. Les banques en ligne ont facilité l’accès à l’argent en maintenant intacte la tutelle centrale. Les plateformes ont simplifié le monde en échange d’un contrôle total. Bitcoin fait l’inverse. Il ne facilite rien sans contrepartie. Il ne libère rien sans exiger une compréhension minimale. Il ne protège personne contre ses propres erreurs. Il n’offre ni service client, ni recours, ni pardon.

C’est ici que naît le malentendu fondamental autour de l’adoption de masse. Beaucoup projettent sur Bitcoin une trajectoire similaire à celle d’Internet, du smartphone ou des réseaux sociaux. Une phase marginale, puis une accélération, puis une adoption généralisée. Mais cette analogie est trompeuse. Internet a triomphé parce qu’il a progressivement masqué sa complexité. Bitcoin, lui, ne peut pas dissimuler la sienne sans se trahir. Toute tentative de le rendre “facile” se fait nécessairement au prix d’une délégation, et donc d’une réintroduction de ce qu’il était censé éliminer.

La majorité des individus ne veulent pas être souverains. Non par manque d’intelligence, mais par lucidité instinctive sur le coût psychologique de la souveraineté. Être responsable signifie assumer l’erreur sans médiation. Signifie porter la perte sans possibilité de transfert de faute. Signifie vivre avec l’angoisse permanente de mal faire. Le système financier traditionnel s’est construit précisément pour absorber cette angoisse. Il promet la sécurité en échange de l’obéissance, la stabilité en échange de la dépossession. Bitcoin retire ce pacte implicite. Il laisse l’individu seul face à ses choix.

Dans ce contexte, la délégation n’est pas un défaut moral. C’est un mécanisme social profondément ancré. Depuis des siècles, les sociétés humaines se structurent autour de la spécialisation et de la confiance déléguée. Le citoyen délègue la sécurité à l’État, l’épargne à la banque, la vérité à l’expert, la mémoire à l’institution. Bitcoin rompt avec cette architecture. Il ne reconnaît aucune autorité légitime en dehors du protocole. Il ne distingue pas l’expert du profane. Il n’accorde aucun privilège à la réputation. Il traite tous les participants de la même manière, avec la même indifférence.

Cette indifférence est insupportable pour un système social fondé sur la médiation. Elle est également insupportable pour la majorité des individus. Car être traité comme un pair absolu signifie ne bénéficier d’aucune protection particulière. La clé privée n’est pas un symbole romantique de liberté. C’est un fardeau. Un objet qui concentre en quelques mots la totalité de la responsabilité patrimoniale. Une erreur, une négligence, une perte, et il n’y a personne à appeler. Pas de formulaire. Pas de recours. Pas d’exception.

C’est pour cette raison que la self-custody restera minoritaire. Non pas parce qu’elle est techniquement inaccessible, mais parce qu’elle est existentiellement exigeante. Elle oblige à accepter une relation adulte à l’argent, débarrassée de toute infantilisation. Elle impose de renoncer à l’illusion de protection absolue. Elle force à reconnaître que la souveraineté n’est pas un droit confortable, mais une charge permanente.

Les ETF, les plateformes custodiales, les banques proposant du “Bitcoin” sont souvent présentés comme des étapes nécessaires vers l’adoption de masse. En réalité, ils sont surtout des dispositifs de contournement. Ils permettent d’exposer les individus au prix sans les confronter au protocole. Ils offrent le rendement sans la responsabilité. Ils réintroduisent la hiérarchie, la médiation, la dépendance. Ils rendent Bitcoin compatible avec le monde qu’il remet en cause. Et c’est précisément pour cela qu’ils rencontrent un succès bien plus large que la self-custody.

Mais cette adoption-là n’est pas celle de Bitcoin. C’est l’adoption d’un dérivé. D’une abstraction financière qui conserve le nom mais évacue l’essence. Le Bitcoin détenu via un intermédiaire n’est plus un outil de sortie du système, mais un produit intégré à celui-ci. Il devient un actif parmi d’autres, soumis aux mêmes logiques de contrôle, de régulation, de confiscation potentielle. Il cesse d’être une rupture pour devenir une variable.

Bitcoin n’a pourtant pas besoin d’être aimé. Il n’a pas besoin d’être compris par tous. Il n’a pas besoin de convaincre une majorité. Sa robustesse ne repose pas sur l’adhésion populaire, mais sur la cohérence de ses règles et sur la persistance de ceux qui acceptent d’en assumer le coût. Il suffit qu’une minorité suffisamment déterminée continue à faire tourner des nœuds, à miner, à vérifier, à refuser la délégation. Le reste du monde peut l’ignorer, le critiquer ou le caricaturer. Le protocole continuera à produire des blocs.

L’erreur consiste à confondre popularité et résilience. Les systèmes les plus populaires sont souvent les plus fragiles, car leur stabilité dépend de l’opinion, du confort et de la satisfaction immédiate. Bitcoin, lui, est conçu pour survivre à l’impopularité. Il n’offre aucune incitation émotionnelle à rester. Il ne récompense pas la fidélité. Il ne punit pas l’abandon. Il se contente d’exister selon ses règles, indépendamment du récit qui l’entoure.

Cette absence de besoin d’approbation est profondément dérangeante pour une culture obsédée par la validation. Elle explique pourquoi tant de discours cherchent à le “vendre”, à le rendre acceptable, à le normaliser. Comme si Bitcoin devait justifier son existence auprès du monde. Comme s’il avait besoin d’un récit positif pour continuer. Or Bitcoin est précisément ce qui reste lorsque les récits échouent.

Il y aura toujours une tentation de transformer Bitcoin en religion populaire, en mouvement culturel, en symbole de ralliement. Mais ces tentatives échouent inévitablement, car le protocole ne récompense pas la ferveur. Il ne reconnaît ni la foi, ni l’intention, ni la morale. Il ne reconnaît que les signatures valides et les règles respectées. Cette froideur est sa force. Elle empêche toute capture idéologique durable.

Bitcoin n’est pas populaire parce qu’il ne flatte aucune identité collective. Il ne promet pas un avenir meilleur, seulement un cadre plus honnête. Il ne garantit pas la justice, seulement la prévisibilité. Il ne corrige pas les inégalités humaines, il les rend plus visibles. Il n’efface pas la violence du monde, il la retire de la monnaie.

Dans un monde saturé de produits conçus pour être aimés, Bitcoin est un outil conçu pour fonctionner. Il n’a pas vocation à devenir universellement adopté, mais universellement accessible. La différence est essentielle. Accessible signifie que chacun peut l’utiliser s’il en accepte les règles. Adopté signifie que chacun le fera. Or rien dans l’histoire humaine ne suggère que la majorité choisira volontairement la responsabilité lorsqu’une alternative déléguée existe.

Bitcoin survivra précisément parce qu’il n’est pas adapté à la majorité. Parce qu’il sélectionne ceux qui sont prêts à ralentir, à apprendre, à douter, à porter le poids de leurs choix. Parce qu’il refuse d’être simplifié au point de devenir inoffensif. Parce qu’il ne cherche pas à gagner le cœur des foules, mais à offrir une sortie à ceux qui en ressentent la nécessité. Il ne sera jamais populaire. Et c’est très bien ainsi.

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