SOMMES-NOUS AU TOUT DÉBUT ?
Share
La question revient sans cesse, sous des formes à peine différentes, comme un murmure collectif qui traverse les cycles, les bulles, les effondrements et les renaissances. Sommes-nous encore au début, ou sommes-nous déjà en retard. Est-il encore temps de monter dans le train Bitcoin, ou le quai est-il déjà vide. Cette question, en apparence simple, est en réalité l’une des plus révélatrices de notre rapport au temps, à la valeur et au changement.
Elle n’est pas seulement posée par les nouveaux arrivants. Elle hante aussi ceux qui sont là depuis longtemps. Même ceux qui ont acheté tôt, très tôt, se la posent encore, mais sous une autre forme. Ont-ils vraiment compris ce qu’ils tenaient entre leurs mains. Ont-ils vu venir ce qui arrive, ou seulement une fraction de ce qui se prépare. En 2011, on se demandait déjà s’il n’était pas trop tard. En 2013, la question était la même, mais plus urgente. En 2017, elle prenait la forme d’une panique collective.
En 2021, elle se mêlait à l’euphorie institutionnelle. En 2025, elle revient, plus calme, plus grave, débarrassée de l’excitation naïve, mais chargée d’une inquiétude nouvelle. Car cette fois, le monde a changé. Bitcoin n’évolue pas dans le vide. Il n’est pas une expérience isolée, détachée du reste. Il est plongé dans un contexte historique dense, instable, fragmenté, où les repères monétaires, politiques et technologiques se déplacent en même temps. Pour comprendre si nous sommes au début ou à la fin, il faut d’abord accepter que la trajectoire de Bitcoin n’est pas linéaire. Elle ne suit pas une courbe d’adoption classique. Elle se déploie par à-coups, par crises, par ruptures soudaines.
Au début, Bitcoin était un objet marginal, presque invisible. Il n’avait pas vocation à être adopté par des millions de personnes. Il existait comme une réponse technique à un problème précis, dans un cercle extrêmement restreint. À cette époque, parler d’adoption n’avait aucun sens. Bitcoin ne cherchait pas à être adopté. Il cherchait à fonctionner.
Puis progressivement, sans plan marketing, sans feuille de route commerciale, il a commencé à attirer l’attention de profils très spécifiques. Des informaticiens, des cypherpunks, des économistes hétérodoxes, des individus méfiants vis-à-vis du système financier traditionnel. Cette première phase n’était pas une adoption. C’était une reconnaissance intellectuelle.
La seconde phase est arrivée avec la spéculation. Non pas comme une déviation, mais comme un catalyseur. Le prix a servi de signal. Il a attiré des individus qui ne se seraient jamais intéressés au protocole autrement. Cette phase a souvent été décriée, mais elle était inévitable. Sans spéculation, Bitcoin serait resté un objet de niche. Le prix a joué le rôle de porte d’entrée imparfaite, mais efficace.
C’est là que la question du retard a commencé à émerger massivement. Chaque hausse donnait l’impression que la fenêtre se refermait. Chaque correction donnait l’illusion qu’elle se rouvrait. Cette oscillation permanente a façonné une psychologie collective faite d’urgence et de doute. Mais pendant que le public regardait le prix, quelque chose de plus profond se mettait en place. Une infrastructure. Des couches logicielles. Des pratiques. Des usages. Bitcoin cessait lentement d’être une simple expérience pour devenir un système monétaire alternatif fonctionnel, même à petite échelle.
Aujourd’hui, en 2025, Bitcoin est à un stade paradoxal. Il est à la fois extrêmement connu et profondément incompris. Presque tout le monde a entendu parler de Bitcoin. Mais très peu de personnes savent réellement ce qu’il est, comment il fonctionne, et surtout ce qu’il implique à long terme. Cette dissociation est un indicateur clé. Elle suggère que l’adoption est encore superficielle.
L’adoption réelle ne se mesure pas au nombre de détenteurs, mais à la nature de la relation entretenue avec le protocole. Acheter du Bitcoin via une application bancaire n’est pas la même chose que posséder ses clés privées. Détenir un ETF n’est pas la même chose qu’utiliser Bitcoin comme une réserve de valeur personnelle. Spéculer sur des mouvements de prix n’est pas la même chose que sortir partiellement du système monétaire fiat.
Si l’on regarde Bitcoin sous cet angle, alors il est difficile de soutenir que nous sommes en phase avancée d’adoption. Nous sommes plutôt dans une phase d’exposition massive, où l’objet est visible, commenté, intégré dans les discours, mais rarement vécu dans sa radicalité. Cela crée une illusion de maturité. Bitcoin semble déjà installé. Déjà institutionnalisé. Déjà digéré. Mais cette impression est trompeuse. Ce qui est intégré aujourd’hui, c’est une version simplifiée, édulcorée, souvent dépolitisée de Bitcoin. L’essence du protocole, sa capacité à redéfinir la relation entre l’individu et la monnaie, reste largement inexploitée.
La question n’est donc pas de savoir si Bitcoin est déjà trop cher, trop connu, trop avancé. La question est de savoir combien de personnes l’utilisent réellement pour ce qu’il est. Et sur ce point, les chiffres sont sans appel. La majorité des bitcoins sont détenus de manière custodiale. La majorité des utilisateurs n’ont jamais vérifié une transaction. La majorité n’a jamais réfléchi à la transmission, à la souveraineté, à la responsabilité.
Nous sommes donc probablement encore au début, mais pas au début naïf. Nous sommes au début conscient. Celui où les implications commencent à devenir visibles. Celui où Bitcoin n’est plus seulement un pari, mais une réponse possible à des tensions systémiques de plus en plus évidentes. La vitesse à laquelle les choses pourraient s’accélérer dans les années à venir dépend moins de Bitcoin lui-même que du contexte dans lequel il évolue. Bitcoin est lent par design. Son rythme est volontairement contraint. Il ne s’adapte pas. Il impose. Ce sont les crises extérieures qui provoquent les accélérations.
L’histoire récente montre que l’adoption de Bitcoin ne progresse pas de manière continue. Elle progresse par chocs. Une crise bancaire. Une inflation persistante. Un contrôle accru des capitaux. Une perte de confiance dans les institutions. À chaque fois, Bitcoin apparaît non pas comme une solution miracle, mais comme une option crédible. Et c’est souvent suffisant.
Si les prochaines années sont marquées par une stabilité retrouvée, l’adoption pourrait rester lente, progressive, presque silencieuse. Mais si les tensions monétaires, géopolitiques ou sociales s’intensifient, alors l’accélération pourrait être brutale. Non pas parce que Bitcoin deviendrait soudain parfait, mais parce que les alternatives deviendraient insoutenables.
La question de savoir s’il est trop tard pour monter dans le train Bitcoin est donc mal posée. Elle suppose que Bitcoin serait une opportunité finie, une fenêtre qui se referme. En réalité, Bitcoin n’est pas un train à grande vitesse. C’est une infrastructure qui se met en place lentement, indépendamment de ceux qui la regardent.
Ceux qui entrent tôt n’entrent pas parce qu’ils ont été plus rapides, mais parce qu’ils ont été plus attentifs. Ils ont perçu une incohérence, une fragilité, une injustice structurelle. Ils ont cherché une alternative avant qu’elle ne soit évidente. Ceux qui entreront plus tard n’entreront pas pour les mêmes raisons. Ils entreront par nécessité, pas par intuition.
Dans ce sens, il n’est jamais trop tard pour comprendre Bitcoin. Mais il peut être trop tard pour entrer sans douleur. Plus l’adoption progresse, plus le coût de l’ignorance augmente. Plus Bitcoin devient un standard implicite, plus ceux qui n’y ont pas réfléchi se retrouvent contraints de s’adapter dans l’urgence.
Sommes-nous vraiment au tout début de cette aventure monétaire. Oui, si l’on parle de transformation systémique. Oui, si l’on parle de changement de paradigme. Non, si l’on parle de curiosité technologique ou de spéculation marginale. Ces phases sont déjà derrière nous. Nous sommes dans une zone intermédiaire, instable, où Bitcoin est suffisamment visible pour être pris au sérieux, mais pas encore suffisamment compris pour être pleinement intégré. C’est une zone inconfortable, propice aux erreurs, aux excès, aux malentendus. Mais c’est aussi une zone de choix.
Ceux qui entrent aujourd’hui ne peuvent plus prétendre à l’innocence des pionniers. Mais ils bénéficient d’une clarté accrue. Le protocole a fait ses preuves. Il a résisté. Il a survécu. Il a montré ce qu’il était capable de faire, et ce qu’il refusait de faire. La vraie question n’est donc pas de savoir si nous sommes au début ou à la fin. La vraie question est de savoir à quel moment de la trajectoire chacun décide de se positionner. Certains entreront par conviction. D’autres par peur. D’autres par opportunisme. D’autres encore n’entreront jamais, et c’est aussi un choix.
Bitcoin ne promet pas une arrivée. Il ne garantit pas une destination. Il offre une trajectoire alternative dans un monde où les trajectoires traditionnelles deviennent de plus en plus instables. En ce sens, l’aventure ne fait que commencer. Non pas parce que Bitcoin est nouveau, mais parce que le monde commence seulement à poser les questions auxquelles il répond. Et quand ces questions deviendront incontournables, l’accélération ne sera plus un phénomène spéculatif. Elle sera une conséquence logique. Bloc après bloc, sans discours, sans urgence artificielle, Bitcoin continuera d’exister. Le reste dépendra du monde qui l’entoure.
👉 À lire aussi :