BITCOIN N’A RIEN À VENDRE

BITCOIN N’A RIEN À VENDRE

Il existe une catégorie d’objets que notre époque ne sait plus regarder. Non pas parce qu’ils sont complexes, mais parce qu’ils refusent d’entrer dans la logique dominante de la vente. Nous vivons dans un monde où tout doit être présenté, expliqué, emballé, optimisé, mis en récit, puis proposé à la consommation. Une idée n’existe que si elle peut être formulée en promesse. Une technologie n’a de valeur que si elle peut être traduite en bénéfice immédiat. Une vérité n’est tolérée que si elle est compatible avec un discours rassurant. Bitcoin arrive dans cet environnement comme un corps étranger, non pas parce qu’il est violent ou subversif, mais parce qu’il ne se prête à aucune de ces opérations. Il ne promet rien. Il ne séduit pas. Il ne se justifie pas. Il ne se vend pas.

C’est peut-être là que se situe le véritable malentendu. Bitcoin n’est pas rejeté parce qu’il est dangereux. Il est rejeté parce qu’il est inutilisable par les mécanismes habituels de captation. Il ne peut pas être intégré dans une narration publicitaire cohérente sans être déformé. Il ne peut pas être résumé en un slogan sans être trahi. Il ne peut pas être personnifié sans être affaibli. Il ne peut pas être moralement instrumentalisé sans perdre sa nature. Bitcoin ne propose aucun récit clé en main. Il n’offre aucun futur rêvé. Il ne vend aucune rédemption collective. Il ne flatte aucun désir humain fondamental, à commencer par le désir d’être rassuré.

Dans une société structurée autour de la vente du sens, c’est un problème majeur. Tout ce qui circule aujourd’hui est médiatisé par une promesse. Les marques promettent une identité. Les institutions promettent une stabilité. Les gouvernements promettent une protection. Les technologies promettent une amélioration. Même les idéologies promettent un monde meilleur, ou à défaut, un monde moins mauvais. Le langage public est devenu un marché saturé d’arguments, de justifications, de narrations. Chaque objet doit être accompagné d’un discours qui explique pourquoi il est désirable, nécessaire, inévitable. Bitcoin ne joue pas à ce jeu. Il arrive sans brochure. Sans slogan. Sans service client. Sans plan marketing. Il existe, point.

Ce silence est insupportable. Il provoque un malaise profond, y compris chez ceux qui pensent l’apprécier. Beaucoup de bitcoiners eux-mêmes ressentent ce vide narratif comme une frustration. Ils tentent alors de le combler. Ils parlent de révolution, de liberté, de justice, de futur, de souveraineté, d’émancipation. Ils projettent sur Bitcoin des intentions humaines, des finalités morales, des trajectoires politiques. Non pas parce que Bitcoin les exige, mais parce que l’humain supporte mal un objet qui ne lui renvoie rien. Un objet qui ne promet rien est perçu comme incomplet, froid, inhumain. On cherche alors à le réchauffer, à l’habiller, à le rendre racontable.

C’est précisément là que l’on commence à perdre Bitcoin. Pas techniquement, mais conceptuellement. Car Bitcoin ne demande pas à être aimé. Il ne cherche pas à convaincre. Il ne réclame pas l’adhésion. Il fonctionne indépendamment de l’opinion que l’on se fait de lui. C’est une rupture radicale avec tout ce que nous avons appris à reconnaître comme légitime. Dans notre monde, ce qui ne communique pas est suspect. Ce qui ne se justifie pas est perçu comme arrogant. Ce qui ne promet rien est jugé inutile. Bitcoin accumule ces trois fautes à la fois.

Les médias ne savent pas quoi en faire. Ils parlent donc de tout sauf de ce qu’il est. Ils parlent de prix, parce que le prix est un langage familier. Ils parlent de scandales, parce que le scandale génère de l’attention. Ils parlent de figures publiques, parce que les visages sont plus faciles à vendre que les règles. Ils parlent d’ETF, parce que cela permet de raccrocher Bitcoin à des structures connues. Mais ils ne parlent presque jamais du cœur. Des règles. Du consensus. De l’immuabilité. De la lenteur volontaire. De l’absence de centre. De la neutralité. Non pas parce que ces sujets sont trop techniques, mais parce qu’ils ne se transforment pas facilement en récit marchand.

Bitcoin est ennuyeux au sens médiatique du terme. Il ne produit pas de nouveautés spectaculaires. Il ne se réinvente pas chaque année. Il ne change pas de feuille de route en fonction du marché. Il ne s’adapte pas aux tendances culturelles. Il ne cherche pas à plaire. Cette monotonie est précisément ce qui lui donne sa force, mais elle est incompatible avec l’économie de l’attention. Un objet stable est inutilisable dans un monde qui vit de la variation permanente. Un protocole immuable est un cauchemar pour une industrie fondée sur la mise à jour constante. Bitcoin ne crée pas de dépendance narrative. Il ne relance pas la machine à promesses.

Il faut alors le vendre autrement. Le transformer. Le rendre digeste. Le découper. Le simplifier. Le moraliser. On parle de Bitcoin comme d’un espoir pour les pauvres, comme d’un outil contre l’inflation, comme d’une arme géopolitique, comme d’une réserve de valeur, comme d’un actif numérique, comme d’un mouvement social. Toutes ces approches contiennent une part de vérité, mais elles ratent l’essentiel. Bitcoin n’est pas une réponse. Il est une contrainte. Il n’offre pas une solution. Il impose une limite. Il ne promet pas un monde meilleur. Il impose un monde plus dur, mais plus honnête.

C’est là que se situe le véritable scandale. Pas dans sa consommation énergétique. Pas dans sa volatilité. Pas dans son utilisation marginale par des criminels. Le scandale, c’est qu’il ne ment pas. Et plus encore, qu’il ne sait pas mentir. Il n’a pas été conçu pour rassurer. Il n’a pas été conçu pour protéger psychologiquement. Il n’a pas été conçu pour absorber les contradictions humaines. Il ne s’ajuste pas. Il ne fait pas de compromis. Il n’explique rien. Il n’excuse rien. Il applique des règles, encore et encore, sans émotion, sans exception, sans empathie.

Dans un monde fondé sur la narration permanente, c’est intolérable. Les institutions modernes ne fonctionnent plus seulement par la loi ou la contrainte. Elles fonctionnent par le récit. On accepte l’inacceptable parce qu’il est raconté. On tolère l’injustice parce qu’elle est justifiée. On endure la perte de liberté parce qu’elle est présentée comme temporaire. Le langage est devenu un outil de gestion des tensions. Bitcoin échappe à cette logique. Il ne raconte pas pourquoi une règle existe. Il l’applique. Il ne cherche pas à convaincre de sa légitimité. Il la démontre par sa persistance.

Cela crée un vide. Et ce vide est dangereux, non pas pour Bitcoin, mais pour ceux qui tentent de le regarder avec les outils du vieux monde. Car face à un objet qui ne vend rien, il ne reste que deux options. Soit on accepte de changer de grille de lecture. Soit on tente de le transformer pour qu’il rentre dans les cases existantes. La majorité choisit la seconde option. On crée des produits dérivés, des discours édulcorés, des interfaces rassurantes, des promesses implicites. On reconstitue un système de confiance autour de ce qui a précisément été conçu pour fonctionner sans confiance.

Ce paradoxe est au cœur de l’échec de compréhension de Bitcoin. On cherche à le rendre vendable, alors que sa nature même est de ne pas l’être. On cherche à lui donner un visage, alors que son anonymat est fondamental. On cherche à le faire parler, alors que son silence est structurel. Bitcoin n’a rien à vendre, parce qu’il n’a rien à convaincre. Il ne cherche pas des utilisateurs. Il accepte des participants. Il ne cherche pas des croyants. Il accepte des vérificateurs. Il ne cherche pas l’adhésion émotionnelle. Il exige une compréhension minimale, puis il fonctionne.

Cette absence de séduction est perçue comme une faiblesse. En réalité, c’est une rupture anthropologique. Pour la première fois, un système d’importance globale n’a pas besoin d’être aimé pour exister. Il n’a pas besoin d’être compris dans sa totalité pour fonctionner. Il n’a pas besoin d’être défendu pour survivre. Il ne dépend pas d’un consensus social, mais d’un consensus technique. Cette distinction est vertigineuse. Elle retire à l’humain un rôle central qu’il a toujours occupé. Celui de narrateur ultime. Celui qui donne du sens. Celui qui justifie.

Bitcoin ne donne pas de sens. Il crée un cadre. Ce cadre est brutalement neutre. Il n’indique pas ce qu’il faut faire. Il indique ce qui est possible. Il ne promet pas la justice. Il empêche certaines formes d’injustice. Il ne garantit pas la liberté. Il rend certaines formes d’oppression plus coûteuses. Il ne promet rien. Et c’est précisément pour cela qu’il tient. Ce refus de la promesse est incompréhensible pour une société habituée à consommer des futurs. Nous vivons entourés de projections. Tout est orienté vers demain. Les politiques parlent de réformes à venir. Les entreprises parlent d’innovations futures. Les technologies parlent de versions améliorées. Même les crises sont présentées comme des étapes nécessaires vers un monde meilleur. Bitcoin ne joue pas à ce jeu. Il ne parle pas du futur. Il s’exécute dans le présent. Bloc après bloc. Transaction après transaction. Sans promesse de salut.

Ce caractère anti-narratif est ce qui le rend si difficile à intégrer dans l’ordre existant. Il ne peut pas être instrumentalisé sans être vidé de sa substance. Il ne peut pas être récupéré sans être trahi. Chaque tentative de le vendre comme une solution universelle échoue, parce qu’il ne cherche pas à résoudre l’humain. Il encadre un problème précis. La transmission de valeur sans autorité centrale. Rien de plus. Tout le reste est projection.

C’est peut-être pour cela que Bitcoin attire autant de haine que de fascination. Il agit comme un miroir impitoyable. Il révèle à quel point notre monde repose sur des récits fragiles. À quel point nos institutions ont besoin d’être crues pour fonctionner. À quel point notre économie est dépendante de la promesse plutôt que de la règle. Bitcoin met cela en lumière, non pas par la critique, mais par l’existence. Il montre qu’un autre mode de coordination est possible, sans discours moral, sans storytelling, sans marketing.

Cette existence est un affront. Un affront aux experts qui vivent de l’explication. Un affront aux leaders qui vivent de l’adhésion. Un affront aux institutions qui vivent de la confiance. Bitcoin ne leur demande rien. Il ne les consulte pas. Il ne les reconnaît pas. Il fonctionne malgré eux. Cette indifférence est interprétée comme une agression. En réalité, c’est une libération silencieuse. Une sortie de la nécessité d’être convaincu.

Bitcoin n’a rien à vendre, parce qu’il n’est pas une idéologie. Il n’a pas de vision du monde à imposer. Il n’a pas de morale à défendre. Il n’a pas de finalité humaine à promouvoir. Il propose un cadre strict, volontairement limité, volontairement rigide. À chacun ensuite de décider ce qu’il en fait. Cette responsabilité est lourde. Beaucoup préfèrent un système qui promet, qui rassure, qui explique. Bitcoin refuse cette consolation.

C’est pour cela qu’il dérange. C’est pour cela qu’il est mal compris. Et c’est pour cela qu’il persiste. Dans un monde saturé de discours, il avance sans parler. Dans un monde obsédé par la vente, il n’a rien à vendre. Dans un monde qui exige des promesses, il n’en fait aucune. Et bloc après bloc, silencieusement, il démontre qu’un système peut tenir sans raconter d’histoire.

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